C’est l’hiver à Paris, et je retrouve un groupe d’amies pour boire un verre. Je suis en plein chagrin d’amour et mon amie Julie nous parle de Jules, qui partage sa vie depuis de longues années. Ils ont eu un moment difficile mais c’est arrangé : leur couple est au beau fixe. Elle nous raconte, et finit par lâcher, avec tout son amour : « en fait, Jules, c’est ma maison »… Et moi je m’effondre. C’est exactement ça. C’était la maison. J’ai quitté mon copain et ma maison.

Pour la première fois, je touchais du doigt l’idée que la maison, ce n’était pas qu’une question de logement. 

Depuis, j’ai essayé d’y voir plus clair, et j’ai demandé à mes amies de me dire ce qui leur permettait de se sentir chez elles / à la maison, quel que soit le contexte. Elles ont adoré la question, et moi leurs réponses. Pêle-mêle, en voici quelques extraits :

Mon chat. Pouvoir écouter de la musique, chanter en totale liberté à l’abri des regards, être nue tranquillou. Faire à manger comme je veux, et parfois pas ranger. Mes chaussures de marche. Dès que je les vois, je me sens à la maison. Mes livres. Généralement j’ai vite ma place préférée, un coin du canapé ou une place dans un café, et je m’y sens un peu chez moi. C’est très lié à la confiance que j’ai dans les personnes qui m’entourent, au fait d’avoir mon rythme, mon intimité, au fait qu’on ne me rajoute pas de charge mentale. Ma cafetière, clairement. Le calme. Avoir mes habitudes de mouvements, connaître un lieu tellement bien que je n’aie pas à chercher trop pour trouver un objet. Que mon corps connaisse le nombre de pas pour aller d’un espace à un autre, qu’il connaisse les moindres détails et les petits obstacles au point où il se déplace dans l’espace sans y penser. Une tisane et Lana del Rey. Mon vibromasseur aussi ! 

Elles m’ont parlé de grigris, de journal intime, de tapis de yoga, de portes fermées, de pyjamas et de chaussons. Elles ont évoqué des odeurs : les leurs et celles des cuisines voisines. Elles ont raconté les vêtements et les tickets de métro qui traînent sans même qu’on s’en aperçoive, mais qui font pleinement partie du paysage. Des repères, des objets, des odeurs, des sons familiers. Des habitudes. Le droit d’être seule, ininterrompue. Le droit de ne pas se prononcer, d’attendre que ça passe. L’absence de menace. La possibilité d’une négligence. 

Je me reconnais dans chacune de leurs réponses, et je suis sûre que Virginia Woolf s’y serait retrouvée elle aussi. Dans ma chambre à moi, personne pour me bloquer la route ou me couper la parole. Personne pour me regarder. Je la chérie, ma chambre à moi. Elle est mon sas d’émancipation. Je peux écrire, plonger dans mes pensées. Je peux laisser des cahiers mûrir, revenir, les retrouver au même endroit, reprendre exactement là où j’en étais.

C’est royal, me direz-vous. D’autant plus royal que cette chambre à soi n’est pas donnée à tout le monde, sans compter que la vie en couple représente généralement un obstacle supplémentaire. L’idéal d’une chambre à soi devient le projet d’une chambre à part, et, souvent, les ennuis commencent. Alors que non, le souhait d’avoir sa chambre à soi ne sonne pas la mort du couple !

Quoiqu’il en soit, ce qui m’intéresse depuis que j’ai lu Virginia Woolf et mes amies, c’est que la chambre à soi n’est pas le seul moyen de se sentir à la maison. Et surtout, elle ne suffit pas ! À quoi bon être libre et indépendante dans ma chambre, si c’est pour rechuter à la sortie ? Alors, j’ai cherché. Je me suis demandé ce que je pouvais trouver, dans mon quotidien, pour me sentir chez moi un peu partout. Et vous ?

Camille Lizop

Ce texte est le second d’une trilogie inspiré à l’autrice par l’essai Une chambre à soi de Virginia Woolf. Vous avez manqué le premier épisode ? Retrouvez-le juste ici.