Alice. Je m’appelle Alice Million comme le million de revendications que j’ai à faire. Je suis née le 5 mai 1884 à Nantes. Mon père Eugène et ma mère Josephine tiennent une petite épicerie dans le centre ville de Nantes.

À 20 ans, j’épouse Joseph Milliat, un jeune homme nantais avec qui je pars à Londres pour son travail. Là-bas, j’apprends l’anglais ce qui me permet de devenir interprète et d’effectuer de nombreux voyages, notamment aux Etats-Unis. En Angleterre, je découvre que le sport féminin existe et pas seulement pour le loisir. Il est structuré et organisé en compétition. Mais en 1908, seulement quatre ans après notre mariage, Joseph meurt.

Je ne suis pas particulièrement sportive mais je me consacre à l’aviron que je pratique au sein du Femina Sport, un club omnisports féminin créé en 1912. Je m’implique au point d’en devenir présidente dès 1915. Peut-être que je pressens déjà que dans ma vie, je vais ramer, aussi je m’entraine beaucoup. À tel point que je deviens la première femme à remporter le brevet Audax en rameur pour avoir réalisé la distance de 80 km en moins de 12h.

La Première Guerre mondiale touche presqu’à sa fin, il est temps de mener de nouveaux combats. En décembre 1917, les leaders des clubs de sports féminins se regroupent pour créer la Fédération des Sociétés Féminines Sportives de France (FSFSF). Je suis d’abord Trésorière puis, secrétaire générale avant de devenir Présidente en 1919.

J’écris également des articles pour le magazine l’Auto, dans lequel je profite de cette visibilité pour faire passer de temps en temps quelques messages : “Parmi les sports d’hiver le basket-ball tient une grande place dans l’activité des sociétés féminines […]. Ce sport a conquis les familles et désarmé la presque totalité des antagonistes du sport féminin parce qu’il est gracieux et peut se jouer en tunique. Sans vouloir nous attarder à discuter la valeur de ce dernier argument qui ne peut guère être invoqué que par les esprits superficiels, permettons-nous de dire que les mouvements harmonieux — pour la plupart — exigés par le jeu de basket-ball, cachent un effort souvent très violent… […] Le sport féminin se propage. Bientôt ses derniers détracteurs n’auront plus qu’à disparaître.»

Je profite aussi de mon nouveau statut de Présidente pour demander au Comité international olympique (CIO) d’inclure des épreuves féminines d’athlétisme lors des Jeux Olympiques mais ma demande est refusée.

Pierre de Coubertin “n’approuve pas personnellement la participation des femmes à des concours publics, ce qui ne signifie pas qu’elles ne doivent pas s’adonner à un grand nombre de sports, mais sans se donner en spectacle. Aux jeux olympiques leur rôle devrait être surtout, comme aux anciens tournois, de couronner les vainqueurs.”

Je ne me laisse pas abattre et organise parallèlement les premiers championnats de France de football féminin, de basket-ball, de cross, natation et hockey. 

C’est sympa, mais moi, ce que je voulais vraiment, c’était une compétition internationale comme les Jeux Olympiques… 

Alors je crée la Fédération sportive féminine internationale et j’organise les Jeux mondiaux féminins qui ont lieu pour la première fois à Paris en 1922.  20 000 personnes assistent à cet événement où des athlètes de 5 pays différents s’affrontent dans 11 compétitions sportives. En 1926, ils ont lieu en Suède.

C’est un succès et les femmes sont enfin acceptées aux Jeux Olympiques de 1928 qui ont lieu à Amsterdam. Bon, seulement en athlétisme, faut pas non plus exagérer. Pour l’occasion, je deviens la première femme juge d’épreuves de l’Histoire.

 

 

En 1932, déjà, je ne suis plus membre du Jury et seules deux femmes sont envoyées aux Jeux Olympiques de Los Angeles. Il suffit de croire que nos droits sont acquis…

À cette époque, une femme sportive est avant tout bonne mère. Je surfe sur cette idée, moins par conviction que par opportunisme. «Si l’on considère le sport comme un moyen d’amélioration de la race, n’est-ce pas à la femme d’abord qu’on doit le faire pratiquer. Soyons logique : au lieu de « rééduquer » un enfant de quinze ans malingre et chétif […] ne vaut-il pas mieux prendre le mal à la racine et rendre la femme capable d’avoir des enfants solides ?»

Mais mes arguments ne suffisent pas. Je suis écartée, étouffée. Le gouvernement cesse de distribuer des subventions et les caisses sont vides. 

Je me retire, ne sachant plus quoi faire malgré mes succès passés. Je meurs dans l’anonymat total le 17 mai 1957. Même ma pierre tombale à Nantes ne porte pas mon nom.

En 2021, il est décidé que l’un des stade construit pour les Jeux Olympiques de Paris 2024, portera mon nom. Le 8 mars, une statue à mon effigie a été inaugurée aux côtés de celle de Pierre de Coubertin. J’imagine qu’il doit se retourner dans sa tombe. Mais bon, la sienne porte au moins son nom.

 

 

 

 

Article rédigé par Sophie Astrabie.