Henriette. Je m’appelle Henriette d’Angeville, comme un ange de la ville sauf que moi, je suis plutôt un démon de la montagne. Je suis née le 10 mars 1794 à Semur-en-Auxois, à une époque où il ne fait pas bon porter une particule. Avec la révolution française, mon grand-père a perdu la tête – rien à voir avec Suzette – et mon père a été jeté en prison – pas plus de rapport avec Suzon

Ma famille aristocratique prend alors une noble décision : partir se mettre en sécurité dans le Bugey, à Hauteville-Lompnes. On a une petite résidence secondaire là-bas. Oh trois fois rien. Un château.  

De là où je vis, j’aperçois les Alpes et l’idée de gravir des montagnes naît petit à petit dans ma tête. C’est une drôle de pensée car à l’époque, lorsqu’on allait quelque part, c’était pour y faire quelque chose. À 10 ans je me lance dans l’ascencion de mes premiers sommets dans les alentours du Bugey et je découvre les joies de l’alpinisme sur des monts calcaires.

Au XIXème siècle, il est parfois difficile de monter une marche sans qu’un homme nous tende la main.  Alors une montagne… D’autant que certains médecins déconseillent aux femmes la pratique de l’alpinisme pour des raisons médicales. Nous manquerait-il un outil indispensable ? Aucune idée. Mais peu importe. Je grimpe.

À Chamonix, je découvre cette vue imprenable sur le majestueux Mont Blanc qui portera pour moi un autre nom : Mon Objectif. 

Alors que je venais de finir l’ascension du Mont Joly (2525m) je constate que “dans aucune de ces courses je n’avais éprouvé la fatigue dont se plaignent la plupart des voyageurs. Peut-être devais-je cet avantage à une bonne constitution fortifiée par l’air pur des hautes montagnes que j’habite”. 

Alors, c’est décidé, je m’en sens capable. Je vais gravir le Mont Blanc. Le 3 septembre 1838 sera le jour du grand départ. J’ai 44 ans et l’autorisation du prêtre pour manquer la messe du jour afin d’aller toucher le ciel. 

Je me fais confectionner une toilette spéciale comprenant un pantalon bouffant, un manteau cintré et un canotier-cagoule isolant. À 4 heures du matin, par 6 degrés, je pars. 

Je suis accompagnée de 5 guides, 1 muletiers et 6 porteurs. Il faut dire que je ne voyage pas léger. Vous connaissez le fameux “on ne sait jamais ?” Bon et bien, on ne sait jamais, on peut avoir un petit creux. 

Deux longes de veau, deux gigots de moutons, vingt-quatre poulets rôtis, six pains, dix-huit bouteilles de vin de Saint- Jean, une eau de vie de Cognac, un petit baril de vin ordinaire pour les porteurs, du sucre, du chocolat et des pruneaux. Voici ce que j’ai souhaité emporter. 

Vers 14 heures nous atteignons le refuge des Grands Mulets, où nous passerons la nuit. Plus tard, dans mon fameux Carnet Vert je noterai les détails de cette aventure, dont cette phrase “J’ai reposé mais point dormi ; pendant la nuit j’ai entendu 3 avalanches”.

À deux heures du matin nous repartons et les choses se compliquent. “Je lutte contre le sommeil accompagnée de palpitation et de suffocations”. C’est le mal des montagnes. Mon pouls bat à 136 pulsations par minute. Il fait -9 degrés. Les guides me donnent 6 minutes pour dormir.

Mademoiselle, voulez-vous qu’on vous porte ?” ce sont ces mots qui me remettent sur le droit chemin. Il n’en est pas question ! L’ascension se fait sans aide ou ne se fait pas. “La crainte d’un pareil affront m’avait redonné des forces”.

À 1h25, j’atteins la cime. Au sommet, je lâche un pigeon voyageur censé porté le message au Chamoniard. (Vivement Internet). Face à moi, la chaîne des Aravis, le mont Rose, le mont Cervin, les vallées d’Aoste et de Courmayeur, le Mont Buet, le lac de Genève, les Grandes Jorasses… “un océan dont les cimes forment les vagues”. J’aimerais rester-là l’éternité mais vu que je fais pas super confiance au pigeon… Je préfère rentrer annoncer la bonne nouvelle.

À mon retour, j’organise une réception pour célébrer mon exploit. J’y rencontre Marie Paradis, la première femme à avoir gravi le Mont Blanc 30 ans plus tôt qui me félicite. Elle, elle a été “traînée, tirée, portée” pour y arriver me confiera-t-elle. 

Je suis célibataire et ça dérange. Alors forcément comme surnom, on ne pourra pas s’empêcher de me donner celui de “la fiancée du Mont Blanc”. Un mont pour amant, pourquoi pas. 

Pendant 25 ans, je continuerai à gravir les sommets : 21 ascensions dont une en hiver.  Ma dernière ascension sera l’Oldenhorn (3123 mètres). J’ai 69 ans. 

À la  fin de ma vie, je m’intéresse à la spéléologie et fonde un musée de minéralogie à Lausanne. Je meurs à 76 ans avec le sentiment réel d’avoir gravi des montagnes. 

 

 

 

 

Article écrit par Sophie Astrabie.