Jacqueline Marval devant son portrait de Kiki de Montparnasse, 19 quai Saint-Michel, Paris, ca 1925

 

Jacqueline. Je m’appelle Jacqueline Marval comme Marvellous. Ou presque. Mon vrai nom est Marie-Joséphine Vallet mais qui a le temps pour ça ? Alors je contracte Mar et Val et je choisis Jacqueline parce que c’est plus joli. Si.

 

Je suis née le 19 octobre 1866 à Quaix-en-Chartreuse, un petit village tout près de Grenoble. Mes parents sont instituteurs et j’ai sept frères et sœurs. Ma vie est écrite d’avance : moi aussi je serai institutrice. Quoi d’autre pour une fille après tout ? Je me marie mais je perds mon premier enfant. Mon petit garçon. Ma douleur est si vive que je ne la supporte pas. Je ne veux plus de cette vie. Je quitte mon mari et me retrouve seule. Pour subvenir rapidement à mes besoins je deviens giletière. Ça veut dire que je fais des gilets et après tout pourquoi pas. D’abord à Grenoble puis à Paris. Car à Paris, il y a plus de bras à passer dans les manches.

 

J’ai 29 ans et je viens d’arriver à Paris. J’emménage dans le quartier de Montparnasse au 9 rue Campagne-Première, au cœur d’un vivier d’artistes : Matisse, Van Dongen, Marquet, Picasso, Manguin, Camoin, qui deviendront mes amis. Le peintre Jules Flandrin, lui, deviendra un peu plus que ça… La plupart d’entre eux sont élèves à l’atelier Moreau.

 

En deux coups de pinceaux, je peins des paysages sur des couvercles de boîtes à cigares pour leur montrer ce dont je suis capable. La peinture, ce n’est pas que de l’apprentissage. C’est aussi de la spontanéité. J’ai un fort caractère et une personnalité hors norme. 

 

Parfois entre deux coutures, je tends des draps en guise de toile pour compléter les châssis de mes tableaux.

 

En 1901, j’expose mes premières peintures au Salon des indépendants à Paris. Ambroise Vollard y acquiert dix toiles : c’est le début de ma carrière de peintre. Pendant une dizaine d’années, ce célèbre marchand d’art achètera et vendra mes œuvres.

 

En 1902, j’expose en compagnie d’Henri Matisse, Albert Marquet et Jules Flandrin  pour la première fois en galerie. Et c’est Berthe Weill, unique galeriste femme à Paris aux premières années du siècle qui nous offre cette visibilité.

 

Le succès est au rendez-vous. J’expose d’abord à Paris, puis à Londres, à Zurich, à Gand, à Pragues… et bientôt aussi aux États-Unis et au Japon.

 

Mais c’est au Salon des Indépendants de 1903 que je dévoile mon plus grand chef-d’œuvre Les Odalisques. Ce grand tableau représente une scène de bordel. Au delà de l’audace de l’avoir peint alors que je suis une femme, je sidère tout le monde en peignant cinq prostitutées qui ont chacune mon propre visage. 

 

Jacqueline Marval, Les Odalisques (1902-1903), 200 cm x 220 cm
© Ville de Grenoble / Musée de Grenoble-J.L. Lacroix

 

En 1903, je rencontre Eugène Druet par l’intermédiaire d’Albert Marquet. Il vient d’ouvrir sa galerie et, sur les conseils de Rodin, décide d’y présenter des artistes peintres. 

Tout au long de ma carrière, je serai exposée chez Druet lors d’une cinquantaine d’expositions. Aux côtés de Cézanne, van Gogh, Marquet, Picasso, Manguin ou bien seule, comme à l’exposition qui porte mon nom en 1912. Eugène participera grandement à me faire connaître. (#merciEugène)

 

En 1913, c’est ma première exposition outre atlantique et j’expose à l’Armory Show à New-York, L’Odalisque au Miroir de 1911. Cette invitation me place sur le devant de la scène moderne européenne et me confère une importance particulière. On y établit que la modernité vient d’Europe, je viens d’Europe, je suis la modernité.

 

La même année, je participe au grand projet d’architecture du Théâtre des Champs-Élysées, à Paris. La construction est ambitieuse et avant-gardiste : voyez vous, l’édifice est en béton ! Entourée de Bourdelle, Maurice Denis, Vuillard et Ker-Xavier Roussel, je suis chargée de réaliser les huit panneaux qui seront le décor du foyer de la danse. Je suis une artiste connue et reconnue. Et rereconnue.

 

En 1920, je découvre Biarritz, ma nouvelle source d’inspiration. C’est l’époque où la plage devient un loisir et pas simplement un morceau de sable au bout duquel se trouve la mer. Les premiers maillots de bain apparaissent ainsi que les premiers congés et je troque ma nudité adorée pour ces corps dissimulés. Les regards changent. Moi aussi.

 

Jacqueline Marval, Plage Rose, la Côte des Basques, c 1923.
Huile sur toile, 96 cm x 146 cm. Collection particulière, France.

 

 

Je veux continuer à peindre, à vivre, à marquer mon époque. Alors je prétends ne pas remarquer que je suis malade… Mon ami et critique d’art René-Jean me fait admettre en urgence à l’Hôpital Bichat. Mais il n’y a rien à faire. Je meurs le 28 mai 1932, à l’âge de 65 ans.

 

Mon décès sera raconté dans toute la presse française. Pourtant, comme beaucoup de femmes, on m’oubliera.

 

Jusqu’à ce que Raphaël Roux dit Buisson se passionne pour Jacqueline Marval. Admiratif du travail de l’artiste, Raphaël Roux dit Buisson a commencé à collectionner et à diffuser son oeuvre il y a quarante ans en créant la plus grande collection Marval au monde – plus de 70 huiles sur toile et des dizaines d’œuvres sur papier, et une base d’archives unique. Près du Bateau-Lavoir de Montmartre et proche de l’ancienne Galerie Berthe Weill se trouve le Comité Jacqueline Marval.  Un lieu qui raconte l’histoire de cette grande artiste. À découvrir ici. 

 

Pour s’inscrire aux visites guidées, contactez : camille@jacqueline-marval.com" target="_blank" rel="noopener noreferrer">camille@jacqueline-marval.com

 

Texte écrit par Sophie Astrabie.