Jeanne. Je m’appelle Jeanne Barret comme la barret haute. Je suis née le 27 juillet 1740 à La Comelle en Bourgogne. Mes parents étaient agriculteurs dans cette région qui, à l’époque, était l’une des plus pauvre de France. Mon père ne signera même pas mon acte de baptême et j’aimerais croire qu’il s’agissait d’un problème de stylo mais il semblerait plutôt qu’il ait été analphabète.

Très jeune, je pars pour Toulon-sur-Arroux à 20 km au sud de la Comelle, afin de travailler en tant que gouvernante. C’est là-bas qu’à 24 ans je rencontre le médecin et botaniste Philibert Commerson, veuf depuis deux ans d’une décédée peu de temps après la naissance de leur fils. C’est d’ailleurs pour cette raison que je rentre à son service. On ne peut pas mener une carrière de front et s’occuper de sa maison. Je crois.

Je l’assiste aussi dans son travail et par chance, il n’est pas comptable mais naturaliste. Quel beau métier n’est-ce pas ? Je l’aide à consigner, ranger, répertorier ses documents liés à la botanique, je participe au classement des végétaux et à la réorganisation de certains jardins. Je deviens son bras droit en quelque sorte. Et un peu plus aussi, c’est vrai.

Je suis toujours officiellement “femme de chambre” mais sans doute ai-je un peu trop traîné dans sa chambre justement : je tombe enceinte.

Pour éviter les qu’en-dira-t-on, nous déménageons à Paris, dans deux logements différents. J’accouche en décembre 1964 et mon fils est aussitôt confié à l’Assistance publique, puis placé chez une mère adoptive. Il mourra quelques mois plus tard.

 

En 1765, Philibert est invité à rejoindre l’expédition de Bougainville pour le tout premier tour du monde. Le navigateur veut être accompagné d’un ingénieur cartographe, d’un astronome, d’un aventurier et donc, d’un naturaliste. La mission de Philibert est d’observer, classer, collecter, conserver les spécimens de la flore locale à chaque escale. Comme il n’est pas très en forme, il voudrait que je l’accompagne en tant qu’infirmière et accessoirement assistante botanique. Mais à cette époque, les femmes ne sont pas autorisées sur un bateau “Par ordre du Roi, la présence de toute femme sur un bateau de Sa Majesté est interdite, sauf pour une courte visite ; un mois de suspension sera requis contre l’officier qui contreviendrait à cet ordre et quinze jours de fer pour un membre de l’équipage qui, lui-même, n’y souscrirait point.

Ce sera donc un serviteur ou rien lui dit-on. Je me déguise alors en homme :  je coupe mes cheveux, me bande la poitrine, porte des vêtements amples et deviens Jean Barret. Le 1er février 1767, je ne sais pas dans quoi je m’embarque quand je monte à bord de L’Étoile, le deuxième bateau de l’expédition.

 

Grâce à l’envahissant matériel de Philibert, le capitaine nous laisse sa cabine ce qui me donnera un peu d’intimité. Du moins, je ne suis pas obligée de partager les toilettes.

 

Philibert est plus à l’aise sur la terre que sur l’eau : dès le début du voyage, il a un terrible mal de mer et un ulcère à la jambe. Je m’occupe de lui et à vrai dire, ce n’est pas plus mal car, jusqu’à notre arrivée à Montevideo, nous n’avons pas grand chose à faire. Quelques rumeurs circule sur mon genre. Je redouble d’effort sur le pont pour les faire taire. Bougainville écrira lui-même “Comment reconnaître une femme dans cet infatigable Barret ?”

 

À peine arrivés en Uruguay, nous partons en expédition mais Philibert a toujours mal à sa jambe. Je me charge alors de transporter notre attirail et nos récoltes. À Rio, l’aumônier se fait assassiner à terre dès notre arrivée. Un certain sens de l’accueil nous dirons. Philibert reste sur le bateau jusqu’à ce que sa jambe guérisse mais “nous” recueillons néanmoins une fleur que nous baptiserons Bougainvillea. Un peu lèche botte, oui c’est vrai.

 

Nous continuons avec la Patagonie. Je ne rechigne devant rien et j’acquiers une réputation d’assistant plein de courage et de force. Commerson parlera même de moi  dans ses écrits comme d’une « bête de fardeau ». Un vrai sens du romantisme celui-ci. Il faut dire qu’en plus de mon travail de collecte de plantes, pierres, coquillages, je l’aide à aussi à organiser et cataloguer les spécimens et les notes pendant la traversée du Pacifique.

 

Malheureusement, mon identité finit par être découverte. Dès notre arrivée à Tahiti, les autochtones me traitent comme une femme et le secret de polichinelle éclate en plein jour.

 

Nous reprenons la mer en direction de l’isle de France (Maurice). Là-bas, vit un ami de Philibert qui s’appelle Pierre Poivre et qui, comme vous vous en doutez, n’a pas découvert le sel. Nous décidons de rester, ce qui arrange Bougainville qui n’a pas envie de rentrer en France en devant expliquer la présence d’une femme sur son navire. 

 

Philibert meurt en 1773 et même si je figure sur son testament, l’argent est à plus de 9000 km de moi. Je me retrouve seule et sans le sou, alors je décide d’ouvrir un cabaret à Port-Louis. Quitte à être pauvre, autant s’amuser. C’est là que je rencontre mon futur mari, un officier de marine français du nom de Jean Dubernat. Nous décidons de rentrer en France et en faisant cela, je boucle ma circumnavigation. Je suis la première femme à avoir fait le tour du monde. Nous sommes en 1775.

Je rapporte une trentaine de caisses d’échantillons botaniques sur le territoire avec à l’intérieur 5000 espèces différentes dont 3000 n’étaient pas connues en France.

Je contacte directement le procureur général pour obtenir mon héritage. Bougainville plaide pour que je reçoive une pension royale ce qu’acceptera Louis XVI en me nommant “femme extraordinaire”. Avec cet argent, je m’installe avec mon mari dans son village natal.

Je meurs en 1807.

Pendant notre voyage, Philibert donne mon nom à un arbuste mais celui-ci changera de nom plus tard. En 2012, mon nom est enfin donné à une plante découverte en amérique du Sud. En 2018, une chaîne de montagnes est baptisée Mont Baret en mon honneur. Elle se trouve sur Pluton. 

C’est sympa car je suis une exploratrice. Mais tout de même. Pour la première femme à avoir fait le tour du monde… on ne pouvait pas trouver quelque chose sur Terre ?

 

 

 

 

 

Article rédigé par Sophie Astrabie.