Katia. Je m’appelle Katia Granoff. Je suis née le 16 juillet 1896 à Mykolaïv en Ukraine. Mes parents, Théodore Granoff et Eudoxie Feldman meurent alors que j’ai à peine 16 ans. Avec ma soeur Rose, nous sommes alors placées chez des tuteurs qui nous envoient étudier en Suisse où une gouvernante est chargée de veiller sur nous. A 19 ans, au cours d’une soirée dansante, je fais la connaissance d’un étudiant en médecine. Il est blond aux yeux bleus et … c’est déjà pas mal, non ? Je l’épouse et me libère de ma gouvernante. Ou l’inverse je ne sais plus. 

 

Ah quelle liberté que le mariage ! Quelle vie que celle de Madame. J’abandonne mes études sociales et m’inscrit à la Fac de médecine pour seconder mon mari. Mais en fait, le sang, les entrailles, la maladie… tout ça, ce n’est pas mon truc. Je retourne à mes moutons et obtient mon diplôme en sciences sociales et économiques.

 

Finalement, je dois reconnaître que blond aux yeux bleus ça ne suffit pas. Je demande le divorce pour “incompatibilité d’humeur” et avant que celui-ci ne soit prononcé, je rencontre le grand amour à Genève. Il a 12 ans de plus que moi et à ce moment là c’est tout de même la moitié de ma vie… mais il est formidable. Même mon mari est de cet avis, c’est dire ! Alors je pars à Berlin le rejoindre.

 

Son coeur bat pour moi mais malheureusement ce n’est pas suffisant pour le maintenir en vie. Il décède quelques mois plus tard d’une maladie cardiaque. Je me noie dans le bonheur, celui dans lequel je venais tout juste de commencer à nager…

 

Je suis si triste, si désemparée que lors de ma première sortie après sa mort, je suis happée puis traînée sur les rails par un tramway. Ma soeur pensera au suicide. Mais non. Ce tramway, je ne l’ai juste pas vu : c’est l’aveuglement d’un amour qui survit au drame. 

 

Cet événement n’en est pas moins un électrochoc : je veux vivre. Et même peut-être pour deux.

 

Pendant ce temps, la Révolution Russe bat son plein et notre tuteur nous annonce, à ma soeur et moi,  qu’il est ruiné et qu’il est temps pour nous de trouver un travail. Ce que je fais : je deviens secrétaire au bureau des études russes dans une banque à Berlin. Mais la guerre a détruit la capitale allemande au delà de la pierre. Alors sans réfléchir, je rejoins ma soeur à Paris, qui vient de se marier.

 

En 1924, j’arrive à Paris donc. Je prends une chambre dans un hôtel près du Lion de Belfort (aka Denfert Rochereau) et place une annonce dans un journal pour trouver du travail. Mais mes deux licences ès-lettre et ès-sciences sociales ne servent pas à grand chose en fait. En tout cas, pas pour manger. Au milieu des propositions étranges que je reçois, l’une d’elle attire mon attention : secrétaire au salon des Tuileries, un nouveau salon qui expose des peintres contemporains.

 

Derrière ma machine à écrire, je n’ai qu’à attendre. Paris étant devenu le foyer de la peinture mondiale, les peintres affluent vers la capitale. La ville est une école des beaux arts à ciel ouvert et chacun arrive avec un morceau de son histoire ou même de son pays. C’est l’effervescence et j’assiste à ça. À cette effervescence. J’ai 28 ans et ma vocation me tombe dessus. 

 

Je m’installe d’abord dans un rez-de-chaussée meublé boulevard Pereire et je prends en dépôt quelques tableaux. Mais très vite, en 1926, je déménage au 166 boulevard Haussmann. À cette adresse, je créé la Galerie Granoff et en devient la directrice grâce à ce que nous pourrions appeler aujourd’hui, des investisseurs. Lors de ma première exposition, un confrère me met en garde “Mettez tous vos peintres à la porte et achetez vite des impressionnistes (…) sans cela, en trois mois vous ferez faillite”. Mais ce conseil arrive trop tard. J’étais la dernière venue sur le marché et tous les artistes étaient déjà liés avec des galeries. Je suis donc contrainte de faire mon choix parmi les peintres encore disponibles.

 

Je redécouvre Marc Chagall que j’avais défendu alors qu’il se faisait mettre à la porte du Salon des Tuileries. Puis j’achète tout ce que la galerie de Pierre Laprade veut bien me concéder. J’obtiens même l’exclusivité de ses oeuvres à la mort du peintre. Ce même peintre qui, il fut un temps, offrait à chacune de ses ventes, une aquarelle à une jeune secrétaire du Salon des Tuileries… Je suis drôle, sympathique, intelligente et j’ai un accent qu’on n’oublie pas. Alors, on ne m’oublie pas.

 

Il y a Chagall, Laprade et puis tant d’autres. Tant d’autres mais surtout George Bouche, ce “peintre sans couleur” critiqué par beaucoup qui pourtant, selon moi, est “le plus subtil coloriste de son temps”. “Il se fait entendre sans crier”, voilà tout. Et peut-être aussi, que ce n’est pas seulement mes yeux qui l’admirent, mais aussi mon coeur. Aussi, surtout. 

 

Je suis jeune et ma réussite est rapide ce qui attise les jalousies. Ma galerie est injustement attirée dans la faillite de l’un de mes commanditaires et je me retrouve à la rue, avec 400 francs en poche. Je m’installe mais à crédit cette fois, dans une petite galerie située au 19 quai de Conti. Je dois tout recommencer et mes 400 francs servent uniquement à l’achat des crochets.

 

Puis les années trente arrivent et avec elles, la crise. J’allume la galerie pour chaque visiteur et éteint aussitôt après leur départ. La ville de Paris finit par m’exproprier : un drame ? Non, une chance ! Je  m’établis dans un local qui vient de se libérer, juste à l’autre bout de la petite place, entre l’Institut de France et la Monnaie. Au numéro 13 du quai de Conti. La bâtisse est magnifique et j’ai de nombreux visiteurs, dont André Gide pour n’en citer qu’un.

 

La guerre éclate et détruit tout : les êtres, les oeuvres et les idées. Je me retrouve avec ma soeur et mon neveu de 6 ans à quitter Paris pour nous réfugier dans un château médiéval en Ardèche avec quelques toiles. Ce château, c’est George Bouche qui m’en avait parlé en évoquant un souvenir d’enfance. Je l’ai acheté comme on achète un tableau : entre le coup de coeur et le coup de folie. Hélas, George meurt en 1941, en n’ayant jamais quitté ni mon coeur, ni sa femme… 

Je passe les cinq années de la guerre avec ma soeur Rose et mon neveu Pierre, et dès lors, nous ne nous quitterons plus.

Et puis la libération. En automne 1944, je retrouve Paris et ma galerie qui, par chance est inoccupée mais vide de tout ce que j’y avais laissé. Je récupère les quelques tableaux que j’avais emporté avec moi et mis en sécurité chez mes loyaux amis lyonnais et j’ouvre les portes de ma galerie timidement : je suis la première à oser le faire.

 

La vie reprend. J’expose de nombreux peintres mais aussi de nombreuses femmes peintres : Anne Français, Henriette Gröll, Marthe Brilman, mais aussi la sculptrice Chana Orloff.

 

Un jour le peintre Alain Barbier, me présente le fils de son ami Claude Monet : Michel. Je m’apprête à connaître mon plus fulgurant succès. Alors que les Nymphéas périssaient dans un atelier à Giverny et que les plus grands marchands les laissaient là avec dédain, je risque tout pour les acquérir et leur donner la place qu’ils méritent : le coeur du monde. 

 

Au delà du succès mondial, la beauté des Nymphéas de Monet réveillent en moi mon amour pour la poésie. J’écris un recueil d’une cinquantaine de poèmes en alexandrins qui s’intitule les Amants maudits et reçois même le prix Georges Dupau de l’Académie française pour mon anthologie de la poésie russe.

 

Un jour, alors que j’achetai 17 chapeaux dans un magasin situé au bord du Vieux Bassin à Honfleur (j’ai une tête à chapeau), j’appris que la boutique attenante était en vente. Je l’achète aussitôt et fais du rez-de-chaussée une galerie. J’étais la première à voir le potentiel de ce petit port Normand. Peu de temps après, une vingtaine de galeries voyait le jour à Honfleur.

J’achète aussi un espace pour ouvrir une galerie à Cannes. Ainsi, je passe 10 mois à la capitale, un mois à Honfleur et un mois à Cannes. J’ouvre ensuite une nouvelle galerie place Beauvau à Paris afin d’investir aussi la rive droite.

 

J’obtiens l’ordre national du mérite des mains de la ministre Simone Veil et du président du Sénat Alain Poher en 1979. J’ai aussi la Légion d’honneur et la Médaille nationale des Arts, Sciences et Lettres.

 

En 1987, je me retire des affaires artistiques et laisse mon cher neveu Pierre Larock prendre le relais. En 2020, la galerie existera toujours j’en suis sûre et organisera régulièrement de nouvelles expos. Une galerie créée par une femme, tout de même, ça ne peut pas disparaître.

Je meurs le 16 avril 1989, à l’aube de mes 93 ans et au crépuscule d’une vie bien remplie.

 

 

 

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Article écrit par Sophie Astrabie