Marguerite. Je m’appelle Marguerite Durand. Durand comme presque tout le monde, sauf que moi, je vais en sortir. Je suis née le 24 janvier 1864 à Paris et je suis la fille d’une bourgeoise aisée et d’un sculpteur bien sculpté. Je rentre au conservatoire à 15 ans où j’obtiens, un an plus tard le premier prix de comédie. Dans la foulée, j’entre à la Comédie Française où je me spécialise dans des rôles d’ingénue et de jeune première. J’excelle à paraître ce que je ne suis pas. Comme toutes les femmes à mon époque finalement. D’ailleurs, dans le jardin de mon petit hôtel près du parc Monceau, j’aurais une lionne que j’appellerais Tigre. Peut-être pour me le rappeler.

À 24 ans, je quitte la scène pour jouer un nouveau rôle : je deviens la femme de Georges Laguerre, un avocat et député boulangiste (aucun rapport avec la baguette). À ses côtés, je mets un pied dans la politique mais surtout, un mollet dans le journalisme. Je publie mes premiers articles dans La Presse, le journal qu’il dirige.

En 1891, je mets fin à la guerre (conjugale) en divorçant de Georges, mais je ne me sépare pas de ma réputation pour autant. J’entre au Figaro et je crée la rubrique “Courrier”, un supplément au journal qui répond à toutes sortes de questions posées par les lecteurs. Cela va du budget des toilettes de l’impératrice Eugénie à l’intérêt d’ouvrir les caisses françaises aux emprunts étrangers. Mon cerveau fait de la gymnastique et ma culture générale pourrait me faire gagner des millions si seulement Jean-Pierre Foucault était né.

Ma vie prend un tournant en 1896 quand Le Figaro m’envoie couvrir le Congrès Féministe International. Là-bas, je suis “frappée par la logique du discours, le bien-fondé des revendications et la maîtrise, (…) de la présidente Maria Pognon. Je refuse d’écrire l’article de critique pour Le Figaro. Mais l’idée me vient d’offrir aux femmes une arme de combat, un journal qui devait prouver leurs capacités en traitant non seulement de ce qui les intéressait directement, mais des questions les plus générales et leur offrir la profession de journaliste actif.

J’ai 32 ans et à partir de ce moment, je décide de me consacrer entièrement à la défense des droits des femmes.

Je fonde La Fronde dès l’année suivante et le premier numéro paraît le 9 décembre 1897. Ce n’est pas seulement un journal pour les femmes, c’est aussi un journal par les femmes. De la direction à la rédaction en passant par la typographie, tout est élaboré par des femmes et tous les sujets sont abordés : la politique, la littérature, le sport, la finance. « Comme les autres journaux… pas plus amusant”. Pas plus amusant, mais tout de même, plus difficile à faire paraître étant donné que certains lieux comme l’Assemblée nationale ou la Bourse de Paris sont interdits aux femmes. 

Toutefois, je vais au bout de ma démarche : aux ouvrières typographes qui réclament un salaire de 5 francs, je leur en donne 8. Comme les hommes.

En 1905, La Fronde s’effondre. 

En 1909, j’ai 45 ans et je demande le droit de vote pour les femmes en défendant le droit d’élire mais aussi, d’être élues. Ces revendications deviennent mon programme lorsque je me présente aux élections législatives du 24 avril 1910 dans le 9e arrondissement de Paris. Sauf que le préfet de la Seine rejette ma candidature. Préfet que j’aurais volontiers jeter dans la Seine. 

Je suis révoltée. J’appelle les femmes à boycotter le recensement avec l’argument que « si nous ne comptons pas, pourquoi nous compte-t-on ? » . 

La première guerre mondiale éclate et en l’absence des hommes, les femmes sont appelées à contribuer à l’effort de guerre. J’y vois une opportunité de prouver ce dont nous sommes capables pour faire évoluer nos droits… mais en fait non. Comme souvent quand il est question de droits de femmes, en fait non

Je tente même d’aborder le sujet de la “libre maternité”. Mais devinez quoi ? En fait non.

En 1931, je fais don à la ville de Paris de toute la documentation que je possède sur l’histoire des femmes, depuis la création de la Fronde. Né alors le premier Office de documentation féministe français, que je dirigerai bénévolement.

Je meurs en 1936. 8 ans avant l’obtention du droit de vote pour les femmes. 39 ans avant le droit à l’interruption volontaire de grossesse. 84 ans avant l’égalité salariale… attendez une minute… en fait non.

 

 

Article rédigé par Sophie Astrabie