Marie. Je m’appelle Marie Suize comme Seize mais avec un “u” d’unique. Je suis née le 14 juillet 1824 à Thônes en Haute-Savoie. Mon père tenait une auberge qui s’appelait “L’hôtel de la Russie” et ma mère faisait des enfants :  je suis la 7ème d’une fratrie de 12.

À 22 ans, je pars rejoindre deux de mes frères à Paris. Je travaille comme domestique jusqu’à ce qu’on me recueille en 1848, errant au bord de la Seine. Personne ne sait vraiment ce qu’il s’est passé. Mais ce sauvetage allume en moi une petite flamme : je ne veux plus me laisser faire.  Je me mets à vendre des journaux et je vais jusqu’à dormir devant l’imprimerie pour être sûre d’avoir les premiers exemplaires. Un jour, dans un article, j’apprends qu’il y a de l’or en Californie et que là-bas, les domestiques gagnent jusqu’à 100 francs par mois. 

Il ne m’en faut pas plus pour mon convaincre : je pars à la conquête de l’or.

Le 18 juin 1850 je monte à bord d’un trois-mâts baptisé le Ferrière au port du Havre, en compagnie de 150 autres passagers. Je paye mon billet ainsi que celui de François Jacquart, un compagnon de voyage.

Comment ? Mystère.

J’achète une paire de bottes, je me coupe les cheveux et je m’habille comme un homme. Je serai d’ailleurs enregistrée sur le bateau comme étant un passager de sexe masculin alors que je présente un passeport à mon nom.

Pourquoi, comment ? Mystère aussi. 

Cinq mois plus tard, le 25 novembre 1850 le bateau accoste à San Francisco mais je ne reste pas dans cette ville qui grouille. Je monte à bord d’un autre bateau, à vapeur cette fois, et navigue le long du fleuve Sacramento jusqu’à la ville du même nom. Là-bas, je prends une diligence jusqu’à Jackson, une nouvelle ville qui a vu le jour deux ans plus tôt, avec la ruée vers l’or.

Dès mon arrivée, j’acquiers une concession ; ce qui ne passe pas inaperçu. Quand une femme arrive dans ce pays, c’est plus pour distraire les 23 500 hommes qui ont débarqué la première moitié de l’année 1850. Distraire ou laver le linge.

Il paraît que je ne dispose pas de “la douceur habituelles des traits féminins”.  C’est pas très grave, ce n’est pas ce qui fait trouver de l’or.

Et puis comme chercher ces pépites en jupon, ce n’est pas hyper pratique, je mets un pantalon. C’est interdit par la loi mais bon… De toute façon, je bois, je fume, je crache, je jure alors ce n’est pas un bout de tissus entre les jambes qui va venir me déranger. Ni ça, ni un groupe de Canadiens qui jugent normal de venir chercher de l’or sur le terrain attenant au leur : le mien. Ma forte personnalité et mes revolvers les font vite changer d’avis. 

C’est cette anecdote qui fait de moi une célébrité locale : je deviens Marie Pantalon.

Ce pantalon me vaut une certaine notoriété mais aussi quelques procès car la loi californienne interdit le travestissement. Lors de mon troisième procès, des femmes se mettent à s’intéresser au sujet. Elles descendent même dans la rue pour me soutenir et j’obtiendrais finalement gain de cause.

Un jour, des mineurs lancent une pétition pour que des travaux d’adduction d’eau soient entrepris. De l’eau quand on travaille, pardon mais c’est la moindre des choses. Je signe. Je suis la seule femme. Je sais écrire. J’appose pour la première fois sur un bout de papier le surnom de Marie Suize Pantalon. 

Cela fait quelques années que je suis en Amérique. J’ai trouvé de l’or, beaucoup d’or : 1 mètre cube paraît-il. En tout cas, c’est ce que je raconte partout.

J’ai envie d’une nouvelle conquête alors j’achète des terres. Pour exploiter le sous-sol mais aussi, pour faire des affaires avec ce qu’il se passe en surface. Je produis des arbres fruitiers, des mûriers… j’ai également le projet de me lancer dans la production de vers à soie. Mais je sens que je peux trouver mieux.

Et pourquoi pas le vin ? C’est ce que je décide en plantant de la vigne. Je choisis un cépage d’origine hongroise, le zinfandel, et quelque chose me dit qu’il sera toujours cultivé 200 ans plus tard dans cette même région. J’emploie cinq personnes et ma production atteint cinquante mille litres de vin par an. J’ouvre deux magasins pour le mettre en vente : un à San Francisco et un à Virginia City. Je fais de la publicité dans les journaux en utilisant mon fameux surnom Madame Marie Suize Pantalon. Je suis une vraie femme d’affaires et je gagne très bien ma vie. 

 

Publicité de Marie Suize

 

Aujourd’hui mon ranch Secreta Gulch est toujours en activité et mon vin porte toujours mon nom sur l’étiquette.

Malheureusement gagner, c’est un peu une drogue. Alors forcément, je perds aussi. Je joue en bourse, mais surtout, je me laisse avoir par un investissement qui me ruinera, moi et beaucoup d’autres : un gisement d’argent-métal qui déclenchera une vraie ruée vers l’argent. Sauf que l’argent, c’est pas si rare. Alors tout s’écroule.

Je me retire pauvre et usée par le labeur dans mon ranch près de Jackson. Je meurs le 8 janvier 1892 d’une pneumonie et je suis enterrée dans un cimetière sous une tombe anonyme. Quand je vous disais que la terre regorgeait de trésors…

 

 

 

Article écrit par Sophie Astrabie.