Nicole-Reine. Je m’appelle Nicole-Reine Lepaute comme Lepeaute de confiture…ou presque. Je suis née à Paris le 5 janvier 1723 au palais du Luxembourg où logent mes parents : mon père est valet de pied et moi Reine de la tête. Car si mes parents sont de simples servants, il faut donc bien reconnaître que j’ai quelques prédispositions intellectuelles. 

Un jour, deux frères horlogers connus dans toute l’Europe, viennent au palais pour installer une horloge d’exception. L’évènement me passionne et je pose beaucoup de questions. Surtout à l’un d’eux, un certain Jean-André Lepaute. 

En 1749, le brillant horloger épouse la brillante… fille d’un serviteur. Un mariage d’amour donc. D’amour et de neurones. Grâce à lui, je développe mon talent de mathématicienne. On parle de moi comme étant une calculatrice et c’est vrai. Je suis l’ancêtre de l’ordinateur : un humain qui compte vite et juste. 

En 1753, mon mari devient l’horloger du roi et nous obtenons un appartement de fonction au palais du Luxembourg. La même année, un astronome vient s’installer dans l’observatoire situé au-dessus du porche du palais du Luxembourg. Nous nous croisons beaucoup car l’horlogerie et l’astronomie sont deux domaines très proches, liés par un point commun : les calculs. Je suis ce point commun. 

Mon mari et Jérôme Lalande écrivent ensemble un traité de l’horlogerie. Je calcule des tables d’oscillations du pendule mais mon nom ne figurera pas sur le traité. Nicole-Reine Lepaute, c’est trop long sans doute. Ou trop féminin, je ne sais pas. Heureusement, Lalande écrira dans une lettre cette phrase “ le nom de son mari est célèbre par un fort beau Traité de l’horlogerie, dont on a admiré le style parce que c’est elle  [moi, ndlr ] qui a présidé cette partie

En 1757, un jour où Lalande s’ennuie (enfin, j’en sais rien mais bon) il propose au mathématicien Alexis Clairaut de vérifier et affiner la prédiction d’Edmund Halley au sujet d’une comète qui serait visible tous les 76 ans et devrait donc revenir en 1758. Car 1758, c’est bien, mais d’après mes calculs c’est tout de même 364 possibilités de louper son retour si on oublie de lever la tête au bon moment. Lalande me forme rapidement à l’astronomie (j’ai des prédispositions) et nous commençons à calculer. Pendant 6 mois. Du matin au soir. Et même quelquefois à table. Finalement, la comète passe en 1759, comme nos calculs le prédisaient. Cela parait anecdotique comme ça, mais en réalité, nous venons tout juste d’asseoir la mécanique Newtonienne en France. Et rien à voir avec la Peugeot 206.

Sauf que quand Clairaut publie sa “Théorie des comètes”, il oublie d’écrire mon nom dans la liste des calculateurs. Une amnésie post-succètique je suppose. Ou alors un choix de ne pas froisser son amie du moment en vantant les mérites d’une autre femme. Six mois à compter sans relâche, après tout, c’est rien, non ?

Heureusement, Lalande me soutient et m’engage comme première collaboratrice. Je l’aime bien ce Lalande. Il a neuf ans de moins que moi et je suis mariée à son ami, mais je l’aime bien. De son côté, il écrit à son confrère que j’ai “une grande partie des agréments de [mon] sexe”. Il a bien fait de choisir de travailler dans les chiffres plutôt que les mots celui-ci, tiens. 

On s’entend bien donc. Assez pour qu’il m’introduise dans les salons et cercles scientifiques. Mais aussi pour que je lui choisisse ses domestiques et ses futures épouses (oui ces deux mots sont bien dans la même phrase). Mais à chaque fois qu’il est sur le point de se marier, il renonce. Je ne dois pas être une si bonne conseillère. À moins que ce ne soit autre chose.

En 1759, l’Académie des sciences confie à Jérôme Lalande la charge des éphémérides astronomiques. Il m’engage pour le seconder.

En 1761, je suis élue membre associée de l’académie de Bézier. 

En 1762, j’établis la carte officielle de la grande éclipse de Soleil prévue pour le 1er avril 1764 en prédisant la progression de la Lune quart d’heure par quart d’heure. La veille de l’éclipse, des milliers d’exemplaires de cette carte sont distribués.

En 1774, Jérôme Lalande prend la main d’une publication qui s’appelle Éphémérides. Deux tomes paraîtront sous sa direction. Dans la préface du premier, il écrira ceci : « Les calculs de Saturne ont été faits par Madame le Paute [sic], qui, depuis bien des années, s’occupe avec succès du calcul astronomique » ; et dans la préface du second, ceci : « Madame le Paute qui, depuis plus de 20 ans, s’occupe d’astronomie, a fait elle seule les calculs du Soleil, de la Lune et des planètes.”

Je n’ai pas eu d’enfant, mais j’ai recueilli le neveu de mon mari à qui j’ai enseigné beaucoup de choses. Il deviendra professeur de mathématiques à l’École Militaire puis adjoint astronome en 1785 à l’Académie royale des sciences. Il faut croire que j’aurais fait un bon professeur.

Je consacre les sept dernières année de ma vie à m’occuper de mon mari malade. À force d’avoir passé des heures et des heures sur des feuilles de calculs, ma vue décline. Ma santé aussi. Je meurs quelques mois avant lui, le 6 décembre 1788. Le jour de la Sainte Nicole. Mais que l’on connaît seulement pour être la Saint-Nicolas.

 

 

 

Article écrit par Sophie Astrabie.