Rosa. Je m’appelle Rosa Bonheur comme le bonheur, à la lettre près. Je suis née à Bordeaux en 1822, de l’union entre une élève et son professeur de dessin. Une oeuvre d’art en quelque sorte. Avec mes deux frères, nous vivons une enfance plutôt aisée car ma mère a été adoptée par un riche commerçant bordelais qui lui verse de l’argent régulièrement. Mais cet équilibre bascule à mes 7 ans, quand mon père décide de partir vivre à Paris, sous l’influence du courant Saint-Simonien. Une secte si vous voulez mon avis, même si toutes leurs idées ne sont pas bonnes à jeter (notamment cette idée d’émancipation de la femme qui s’ancrera en moi). On le rejoint un an plus tard et ma soeur Juliette naît dans cette capitale, vide d’arbres et d’animaux. 

Peu de temps après notre arrivée, mon père se “radicalise” dans son Saint-Simonisme et entre au couvent de Ménilmontant. Il nous abandonne si vous voulez mon deuxième avis. Parallèlement, mon grand-père meurt. Avec lui disparaît la pension qui nous faisait vivre mais surtout, surgit un secret de famille : il est le vrai père de ma mère qui serait née d’une mésalliance avec une membre de la famille royale. Tout à coup, nous devenons sang bleu et sans-le-sou. Pas la meilleure des affaires, si vous voulez mon troisième avis. 

À partir de ce moment, ma mère se tue littéralement à la tâche pour surmonter notre misère. Professeur de piano le jour, couturière le soir, mère les deux… Ma chère mère qui m’apprenait à lire en me dessinant l’alphabet avec des animaux pour tenter de me réconcilier avec l’école, meurt alors que j’ai tout juste onze ans. J’ai un chagrin immense.

Mes frères partent alors en pension, ma soeur chez une nourrice et moi, je reste à Paris, avec mon père. Il s’évertue à faire de moi une couturière mais je prends grand soin de faire échouer chacune de ses tentatives. Je ne veux pas devenir comme ma mère, je veux la venger. Je veux devenir peintre. Mon père finit par céder et accepte de me former à la peinture. Enfin à sa vision de la peinture du coup : peindre ce que l’on voit et non ce que l’on imagine. Je suis très douée et je me retrouve au Louvre à 14 ans, avec les rapins (qui ne sont pas des hybrides de rats et de lapins, mais des apprentis peintres pour information). Je gagne ma vie très tôt grâce aux copies que je fais des vieux maîtres et c’est très bien ainsi. “Je veux gagner beaucoup d’argent parce que c’est qu’avec ça que l’on fait ce que l’on veut.

J’expose dès 18 ans et j’obtiens rapidement une médaille de bronze puis plus tard, une d’or. Je dois mon succès à mon talent bien sûr, à mon fort caractère qui ne passe pas inaperçu aussi, mais sans doute faut-il le reconnaître, au fait que je sois une femme. Je suis une femme dans un milieu d’hommes.

Je choisis de peindre des animaux, un choix de coeur et de raison. J’adore les animaux au point de considérer mes peintures comme des portraits. J’aurais d’ailleurs un caniche du nom de Monsieur, un cerf prénommé Jacques, un couple de lions… au total je vivrais entourée de près de 40 animaux. Mais je suis aussi une fine stratège et je comprends surtout que la peinture animalière est un créneau sans femme.

Mes peintures semblent si réelles que l’on pourrait me donner la maternité de la photographie couleur. Cézanne dira de mes tableaux que “c’est horriblement ressemblant.”, Théophile Gautier quant à lui, a une sincère estime pour mon travail et dira que l’on peut me traiter en homme. “La peinture n’est pas pour elle une variété de broderie au petit point ». Pour éviter cet asservissement inévitable du “sexe fort” sur les femmes à l’époque, mais aussi à cause de ce qu’à fait subir mon père à ma mère, je refuse de me marier. 

De toute façon, j’ai rencontré Nathalie Micas à l’âge de 14 ans et je vivrais en compagnonnage avec cette femme jusqu’à sa mort. 52 années “d’union d’âme” comme j’aime à dire. Je ne parlerai jamais d’homosexualité et sur ma tombe, je ferai même graver cet épitaphe “l’amitié, c’est l’affection divine.”

J’ai les cheveux courts, un visage carré, je fume beaucoup, je porte une chemise à col officier, une grande blouse bleue et grâce à une autorisation de travestissement que je dois faire renouveler tous les six mois auprès du préfet de Paris, le pantalon. Il faut dire que c’est bien utile pour fréquenter les marchés de bestiaux… pas vrai ?

Mais revenons en 1849. Cette année-là, mon père décède et je le remplace à la direction l’École Impériale gratuite de dessin pour demoiselles. J’ai 27 ans. Freud qui n’est pas encore né aurait pu dire que j’ai tué le père pour enfin exister car c’est cette même année que j’accède à la grande peinture grâce à mon tableau Le Labourage nivernais. Thème, taille, composition : tout y est. 

 

Le labourage nivernais, 1849

À 31 ans, je peins un immense tableau “Le Marché aux chevaux” qui finira de mettre tout le monde d’accord : les romantiques, les classiques mais surtout mon agent Ernest Gambart, qui l’achète 40 000 francs à l’époque et le revendra dix fois plus cher à un américain. Oui, j’ai un agent. Oui, j’ai une renommée internationale. Et oui, Buffalo Bill est l’un de mes amis (rien à voir mais j’avais envie de le dire). Je suis la première artiste dans l’histoire de la peinture à voir, de mon vivant, le marché de l’art spéculer sur mes tableaux. Vous ai-je dit que j’avais pour but d’être riche ?

En 1865, j’ai 43 ans et l’impératrice Eugènie me rend visite pour me décerner la légion d’honneur. Je suis la première femme artiste à la recevoir. “Le génie n’a pas de sexe”, dit Eugènie.

J’ai le talent facile. Ma virtuosité m’offre une productivité incroyable et je peux ainsi répondre à beaucoup de commandes. Je laisserai derrière moi plus de 2000 oeuvres et un grand héritage.

9 mois avant ma mort et 9 ans après le début de notre correspondance (peu de temps après la mort de Nathalie), je rencontre Anna Klumpke qui souhaite faire mon portrait. Elle est déjà une talentueuse artiste aux États-Unis mais pense que ce portrait finirait d’asseoir sa célébrité. Elle m’accompagnera jusqu’à mon dernier souffle, le jour de la Sainte-Sophie. Le prénom de ma mère. 

 

 

Portrait de Rosa Bonheur par Sophie Astrabie.