Sophie. Je m’appelle Sophie Germain comme mon cousin qui ne s’appelle pourtant pas Sophie. Je crois. Je suis née le 1er avril 1776 à Paris dans une famille bourgeoise. Mon père est commerçant de soie et tissus et ma mère, est sa femme.

Chez moi, il y a une grande bibliothèque avec beaucoup d’ouvrages. L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot par exemple. Mais ce qui m’intéresse le plus dans toutes ces lettres, ce sont celles en forme de chiffres. Dans les 17 ouvrages de textes de l’encyclopédie, il y a 20,8 millions de mots. C’est exceptionnel. Mais ce qui est vraiment exceptionnel, c’est d’avoir accès à ces ouvrages.

 

En réalité, si je m’intéresse aux mathématiques c’est à cause d’une histoire. Celle d’Archimède qui, happé par la résolution d’un problème mathématique, n’entendit pas l’arrivée des soldats romains dans Syracuse. Quand l’un d’eux lui demanda de le suivre, il refusa même d’obtempérer, préférant finir son problème. Il fût tué.

 

Pendant le règne de la Terreur (1792-1795)  qui ne s’appelle pas comme ça par hasard, je préfère rester chez moi rue Saint-Denis à Paris, et étudier. J’ai le goût des études nous dirons, mais surtout, une fascination pour les mathématiques. Ça ne plait pas beaucoup à ma famille qui tente de m’en dissuader. Ils me confisquent le feu, les vêtements et la lumière pour que je ne puisse pas étudier en cachette la nuit. Il faut dire qu’à cette époque on lit dans la littérature que les femmes peuvent tomber malades si elles font des mathématiques car leur cerveau ne supporterait pas les équations et les calculs trop compliqués*. Je feins de me résigner mais je m’enveloppe d’une couverture et poursuis mes études dans l’obscurité.

 

Le matin, on me retrouve transie de froid. Les mathématiques rendraient bel et bien malade les femmes. Mais plutôt d’un rhume donc.

 

Je suis tellement déterminée que mon père finit par me soutenir moralement et financièrement. 

 

Pour aller plus loin dans mon apprentissage, je décide d’apprendre le latin et le grec car ce sont les langues utilisées pour la diffusion des sciences. Je les maîtrise rapidement et peux donc lire les plus grands mathématiciens tels que Newton et Euler. 

 

En 1794, je me procure les cours de l’École Polytechnique, école réservée aux hommes. Réservée aux hommes, ça veut dire interdit aux femmes. Jusqu’en 1972. Oui. 1972. Parfaitement.

Je commence une correspondance avec l’un des professeurs, Joseph-Louis Lagrange en me faisant passer pour un ancien élève démissionnaire du nom d’Antoine Auguste Le Blanc. Intrigué par la complexité et la rigueur des analyses de ce monsieur Le Blanc (moi), le professeur Lagrange souhaite me rencontrer. Quand il découvre que je ne suis pas blanche comme neige, il ne s’en indigne pas le moins du monde. Il devient mon conseiller, mon ami, mon mentor. 

 

Cette rencontre va changer ma vie. À partir de ce moment-là, je deviens une mathématicienne et acquiert même une notoriété au sein du cercle des scientifiques parisiens.

 

Les années 1700 touchent à leur fin, je ne suis toujours pas mariée, ni fiancée mais ma famille accepte de ne pas m’imposer un bon parti. Ce qui est assez exceptionnel pour l’époque. J’ai de la chance qu’ils comprennent que le bon parti, c’est moi.

 

Je me procure l’un des premiers exemplaires de l’Essai sur la théorie des nombres d’Adrien-Marie Legendre et commence à étudier la théorie des nombres. J’établie même une relation épistolaire avec l’auteur qui m’invite à lire le nouvel ouvrage d’un autre mathématicien Carl Friedrich Gauss. Une fois de plus, je prends ma plume et j’écris à Gauss en signant Le Blanc. Gauss me propose trois théorèmes sans détailler la démonstration et je parviens à les trouver en moins d’un mois. Dans le livre de Gauss, il est question du théorème de Fermat. Ce théorème me travaille et je propose une méthode pour le résoudre, méthode qui s’avérera être juste. Cependant je ne publierai jamais ce théorème qui porte aujourd’hui mon nom. C’est Legendre qui s’en chargera pour moi, grâce à une note de bas de page mentionnant mon nom. Une note de bas de page.

 

En 1806, Napoléon envahit la Prusse et la ville dans laquelle vit Gauss est assiégée. Je repense à Archimède et demande au général Pernety, un ami de la famille, de protéger Gauss. Mon identité s’en trouve révélée mais cela viendra renforcer l’admiration qu’il me porte. Voici la lettre que m’adresse Gauss en découvrant que je suis une femme :

 

« Comment vous décrire mon admiration et mon étonnement, en voyant se métamorphoser mon correspondant estimé M. Leblanc en cette illustre personnage, qui donne un exemple aussi brillant de ce que j’aurois peine de croire. Le goût pour les sciences abstraites en général et surtout pour les mystères des nombres est fort rare : on ne s’en étonne pas ; les charmes enchanteurs de cette sublime science ne se décèlent dans toute leur beauté qu’à ceux qui ont le courage de l’approfondir. Mais lorsqu’une personne de ce sexe, qui, par nos mœurs et par nos préjugés, doit rencontrer infiniment plus d’obstacles et de difficultés, que les hommes, à se familiariser avec ces recherches épineuses, sait néanmoins franchir ces entraves et pénétrer ce qu’elles ont de plus caché, il faut sans doute, qu’elle ait le plus noble courage, des talents tout à fait extraordinaires, le génie supérieur. En effet, rien ne pourroit me prouver d’une manière plus flatteuse et moins équivoque, que les attraits de cette science, qui ont embelli ma vie de tant de jouissances, ne sont pas chimériques… »

 

Je suis admise à l’académie des Sciences et je soumets trois mémoires sous mon vrai nom. En 1816, ma théorie mathématique sur l’élasticité des corps me permet même de remporter un prix de l’académie. Mais je ne peux pas me rendre à la cérémonie. Le secrétaire de l’Institut « oublie » de m’envoyer les billets pour que je puisse venir.  J’aurais pu être la première à assister à une séance sans être « l’épouse de »…

 

Je me tourne vers la philosophie et écris de nombreux textes qui ne seront publiés qu’après ma mort en deux ouvrages Considérations générales sur l’état des Sciences et des Lettres aux différentes époques de leur culture et Pensées diverses.

 

Je meurs le 27 juin 1831 d’un cancer du sein. Décidément, être une femme pour moi, n’aura jamais été un atout.

Je suis inhumée au cimetière Père Lachaise à Paris. Sur mon certificat de décès, il est écrit que je suis rentière et non scientifique. « Ce ne sont pas des affaires de femmes », dira le fonctionnaire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Article rédigé par Sophie Astrabie.

 

 

 

*explique Sylvie Dodeller, l’autrice de «Sophie Germain, la femme cachée des mathématiques»