Suzanne. Je m’appelle Suzanne Noël comme le 25 décembre sauf que ma vie, c’est pas vraiment un cadeau. Je suis née le 8 janvier 1878 à Laon dans l’Aisne au sein d’une famille bourgeoise. Enfant, je perds mon père, deux frères et une soeur. À 19 ans, j’épouse Henri Pertat, un médecin de 8 ans mon aîné, et avec lui, j’embrasse une nouvelle vie. Je pars vivre à Paris et j’entame des études de médecine grâce à son soutien. 

Son soutien, car à cette époque, même s’il n’est pas explicitement interdit à une femme de devenir médecin, il faut le baccalauréat. S’il n’est pas explicitement interdit à une femme d’obtenir le baccalauréat, il vaut mieux être allée au lycée qui n’ouvre aux filles qu’en 1880. S’il n’est plus explicitement interdit à une femme d’aller au lycée, elle n’y apprendra toutefois que la couture, l’économie domestique et la morale, ce qui, vous en conviendrez, n’est pas hyper utile pour soigner une grippe. En tout cas, un peu moins que le programme des hommes qui contient de la philosophie, de la littérature et des sciences. S’il n’est pas explicitement interdit à une femme d’obtenir son diplôme malgré cette formation inadaptée, il faudra qu’elle ait le consentement de son mari. Pour le diplôme et pour le travail qu’elle obtiendra si elle est arrivée jusque là.

Je suis arrivée jusque là.

Au cours de mes études, je rencontre André Noël, un étudiant de sept ans mon cadet qui me donnera son nom des années plus tard, mais ça je ne le sais pas encore. Même si au fond de moi, je commence à m’en douter un peu…

À 30 ans, je suis nommée externe des hôpitaux de Paris dans le service du professeur Morestin, pionnier de la chirurgie maxillo-faciale. 

Cette même année, je donne naissance à ma fille, Jacqueline, un cadeau de “Noël” si vous voyez ce que je veux dire. 

Je poursuis mon externat dans le service de dermatologie du professeur Brocq à l’hôpital Saint-Louis. Un professeur qui invite ses étudiants à aller dans les galeries d’art et les musées car pour lui, il faut être un amateur d’art pour devenir un bon chirurgien. La notion du beau et de l’esthétisme, entre dans ma vie. 

Je pratique ma première chirurgie sur une laborantine au visage défiguré par de l’acide sulfurique et c’est une révélation. Réparer les vivants, voilà ce que je veux faire.

Il n’est pas question pour moi de ralentir. Je valide mon externat, poursuis mon internat où je suis reçue quatrième à l’écrit et première à l’oral. Sûrement grâce à la couture…

En 1912, l’actrice Sarah Bernhardt rentre d’Amérique et les journaux ne parlent que de son “rajeunissement” surprenant. Il faut à tout prix que je vois ça de plus près ! Elle me reçoit et m’explique son opération à moitié satisfaisante. Si le haut de son visage a effectivement retrouvé sa jeunesse, le bas, lui, reste inchangé. Je lui propose d’homogénéiser le tout :  elle sera ma première patiente. Oui, c’est vrai, c’est plutôt pas mal pour un début… et en même temps, j’ai pas fait tout ça pour soigner des rhumes !

Et puis 1914… la guerre éclate. Je ne peux pas soutenir ma thèse mais vu les circonstances, je suis autorisée à exercer la médecine. En 1916, je me forme aux techniques de chirurgie réparatrice et je participe à l’effort de guerre en réparant les gueules cassées. Je me sens utile et à ma place. 

 

En 1918, j’ai 40 ans et mon mari meurt des conséquences de sa participation à des essais de protection contre les gaz asphyxiants. Je respire enfin : un an plus tard, j’épouse André Noël.

En 1922, ma fille Jacqueline décède à l’âge de 14 ans de la grippe espagnole. Mon chagrin est immense et je me jette à corps perdu dans le travail. André, lui, jette son corps dans la Seine. 

Peu de temps après, je suis contactée par le Soroptimist, un club féminin né en Californie. Je décide aussitôt de créer son équivalent à Paris et d’agir pour que d’autres clubs naissent à travers l’Europe (comment ça, ça vous rappelle quelque chose ?). La cause féminine m’est chère, moi qui aurais pu passer à côté de ma vocation à cause de mon sexe. Alors je me bats pour le droit des femmes. Pour le droit de vote bien sûr, mais pas seulement : j’appelle les femmes qui travaillent à ne pas payer d’impôts puisqu’après tout, elles n’ont aucun droit.

À 47 ans, je soutiens enfin ma thèse sous mon nom de jeune fille et j’étends ma pratique de la chirurgie aux autres parties du corps. Je remodèle des seins, des fesses, des cuisses, je dégraisse l’abdomen, les jambes. J’opère tout. Tout, sauf les nez. Les nez voyons… c’est la signature de la personnalité ! J’invente des techniques, dont une qui portera plus tard le nom de liposuccion et je crée des instruments tels que le craniomètre et les gabarits. Je fais payer le prix fort aux femmes riches pour opérer gratuitement les pauvres. Je suis une sorte de Robin des bois du bistouri. 

À 50 ans, je reçois la légion d’honneur pour «contribution à la notoriété scientifique de la France». C’est bien beau tout ça, mais personnellement j’aurais préféré une station de métro ou un nom de rue à Paris. Tant pis.

En 1936, je suis opérée de la cataracte et je n’y vois plus assez bien pour continuer d’exercer au même rythme. Mais quand la seconde guerre mondiale éclate, je n’hésite pas à prendre mes armes pour agir : je modifie les visages des résistants recherchés par la Gestapo et à la Libération, j’efface les séquelles physiques de déportés des camps de concentrations.

Je meurs en 1954, pionnière de la chirurgie esthétique et réparatrice, ambassadrice mondiale d’une spécialité que j’ai créé, résistante, féministe… Et pourtant pour beaucoup, je ne suis personne. 

 

 

Portrait de Suzanne Noël par Sophie Astrabie.