Violette. Je m’appelle Violette Morris, Morris comme les cigarettes que je fume par paquets. Je suis née le 18 avril 1893 dans le 6ème arrondissement de Paris. Mon père, Pierre Jacques Morris est un capitaine de cavalerie en retraite et ma mère, Élisabeth Marie Antoinette Sakakini, une riche héritière.

Dès l’adolescence, je fais beaucoup de sports. Du pugilat (l’ancêtre de la boxe), de la natation, du cyclisme et du water-polo. À 20 ans, je termine cinquième aux championnats de France des 8 km à la nage. Je suis la seule femme à participer.

À 21 ans, j’épouse Cyprien Edouard Joseph Gouraud pour faire plaisir à mes parents. Trois jours après notre mariage, je pars pour le front. D’abord de la Somme où je suis ambulancière puis sur le front de Verdun où je suis estafette : je suis chargée de faire passer les messages écrits entre les lignes de front.

En 1917, mes parents meurent et j’hérite de beaucoup d’argent ce qui me permet de me consacrer à temps plein au sport. Je me mets au lancer de poids et en dix ans de pratique, je ne perdrais qu’une seule fois. En tout cas, c’est ce que je raconte. Mais à mon avis, c’est vrai.

À 25 ans, je commence le football et je participe au premier match officiel féminin de France. Je refuse de porter le béret réglementaire – ça va bien deux secondes –  et je joue tête nue, comme les hommes. Ou comme c’est le plus pratique.

En 1918, la guerre se termine mais je ne retire pas l’uniforme masculin que je porte pour mes fonctions militaires. À priori, je dois demander une permission de travestissement : un bout de papier délivré par le préfet de police, censé autoriser les femmes à s’habiller en homme. Mais non. Comme souvent, je m’autorise.

J’ai les cheveux très courts et gominés, je porte un pantalon, un gilet-veston d’homme et même une cravate. Je fume deux ou trois paquets de cigarettes américaines par jour et je jure. Beaucoup. J’ai même un slogan : « Ce qu’un homme fait, Violette peut le faire ! »

En 1921, je décide de divorcer. La mascarade a assez duré. Et puis bon, cela fait des années que je suis ouvertement lesbienne.

Puisque Pierre de Coubertin s’oppose toujours à la participation des femmes dans la plupart des disciplines des Jeux Olympiques – L’important, c’est de participer… l’important c’est surtout d’être un homme, apparemment – les jeux mondiaux féminins sont créés par Alice Milliat.

En 1921, aux jeux mondiaux féminins de Monte-Carlo je remporte le poids et le javelot en battant le record européen sur les deux disciplines. En 1922, je gagne les championnats de France d’athlétisme. Au total, j’ai plus de 20 titres nationaux, tous sports confondus et un nombre incalculable de deuxième et troisième marche, de titres mondiaux en tout genre : natation, athlétisme, football, cyclisme.

En 1926, je suis interdite de football. Tout ça parce que j’ai soi-disant encouragé mes coéquipières à se doper, réfuté des décisions d’arbitres et oublié d’intervenir quand une coéquipière a frappé un arbitre. Bon. Ça vaaa.

Durant notre mariage, Cyprien m’a appris à conduire. Du coup, en 1927, je m’inscris à la course automobile du Bol d’Or et je termine première devant 18 hommes, en parcourant 1 700km en une journée.

En 1928, j’ouvre un magasin d’accessoires automobiles au 6 rue Roger-Bacon dans le 17ème arrondissement de Paris : Spécialités Violette Morris.

En 1928 j’ai 35 ans et pour la première fois, des épreuves féminines en athlétisme sont autorisées aux jeux Olympiques d’été. Je suis favorite dans de nombreux sports mais mon renouvellement de licence est refusé par la Fédération française sportive féminine. Les causes : mon homosexualité et mon port de vêtements masculins. Éventuellement, ma suspension au football, ma consommation d’alcool et de tabac. Et puis le fait que je pratique ces sports en short court, sans soutien-gorge et en habits moulant, n’ont peut-être pas joué en ma faveur.

Je porte plainte contre la Fédération française sportive féminine. Le procès a lieu en février 1930 et est très médiatisé. Très vite, le sujet se concentre sur le fait que je porte le pantalon. L’argument avancé par les avocats est que la fédération se doit de montrer le bon exemple aux jeunes filles. Je perds le procès et je suis radiée. La presse et le grand public sont majoritairement en ma faveur, malgré le jugement. Je consens à m’habiller de manière plus féminine pour réintégrer la fédération…

… mais en 1930, je décide de subir une mastectomie bilatérale afin que je puisse mieux tenir le volant dans un cockpit d’automobile. Empêchez-moi de porter un pantalon, je retirerais un sein.

En juillet 1931, mon magasin fait faillite, je le revends à un constructeur parisien. Alors je pars aux États-Unis et je rencontre Joséphine Baker avec qui je me lie d’amitié.

En janvier 1933, je m’achète une péniche que je baptise « La Mouette » et je l’installe à Neuilly-sur-Seine. J’achète une deuxième péniche que j’appelle “Le Scarabée” et que j’amarre à la Mouette. Une sorte de chambre d’amis puisque j’y loge Jean Cocteau et Jean Marais.

J’ai soudain envie de commencer le chant lyrique alors je le fais. Je passe même parfois à la radio.

En 1936, j’ai 42 ans et je participe aux JO de Berlin. Les JO de Berlin, vous savez, les plus “bonne ambiance” de l’Histoire (faux). On m’accuse d’avoir été approchée par des recruteurs allemands et d’être devenue espionne. On m’accuse aussi, sans preuve, d’être la maîtresse de Himmler. Himmler…franchement. Alors que mon style c’est plutôt l’actrice Yvonne de Bray, mon amante pendant des années.

Bon. C’est vrai, je ne suis pas un ange. Je suis la chauffeur d’un militaire pas tout blanc et j’ai dirigé le garage de la Luftwaffe, les forces aériennes allemandes à Paris. Mais moi, si j’ai accepté, c’est parce que je rêve de devenir aviatrice et de donner des conférences sur le sport féminin aux États-Unis. Pourtant, sans preuve, on m’accusera d’avoir dénoncé et ­torturé des résistants, et d’avoir officié à la Gestapo.

Le 26 avril 1944, je suis abattue par des maquisards alors que ma voiture est bloquée par un attelage sur la route. 

Mon corps, comme ceux des autres occupants de la voiture, est criblé de balles. Il y avait deux enfants. Ma mort est un mystère. Mais il est possible que j’ai incarné tous les démons refoulés d’une époque et par conséquent, le bouc-émissaire idéal. Car pour tuer deux enfants, il faut vraiment une bonne raison. Plus qu’une femme qui voulait juste porter des pantalons.

 

 

 

 

Article rédigé par Sophie Astrabie.