Il y a quelques jours, assise dans un taxi avec une cliente, j’écoute celle-ci évoquer avec tranquillité et humour qu’elle voyage avec son tire-lait. La conversation roule naturellement sur le post-partum, la beauté du geste d’allaiter et la difficulté aussi, les engorgements qui font mal, la fatigue, l’hésitation à donner le sein en public, l’impression de devoir se cacher pour tirer son lait au travail, et de préférence sur la pause de midi pour ne pas imposer ses absences à ses collègues… Plus tard, dans l’ascenseur, je dis à cette cliente que je connais depuis moins de 30 minutes : « Profite de ne plus avoir tes règles ! »

Et là, je m’interromps. J’adore cette situation incongrue et je le lui dis : « On ne se connaît pas, on se rencontre ici dans un contexte de travail, et pourtant très vite on se parle des choses les plus intimes qui soient : nos corps qui palpitent de vie ou de douleur, nos émotions et nos questionnements sur ce que la société nous permet ou pas, bref, en un mot : on se relie autour de nos expériences de femmes. »

Si cette situation me fascine, c’est parce qu’elle ne cesse de se répéter.Combien de fois ai-je parlé, avec d’absolues inconnues, de règles ou de migraines à se taper la tête par terre ? De maternité et de parentalité, de culpabilité à laisser son enfant en pleurs à la crèche, mais aussi de charge mentale, de troubles de couples, de crises d’angoisse ou d’imposture. Ces conversations surgissent au bureau, dans les toilettes, dans la cuisine d’un appartement au beau milieu d’une soirée. À l’hôpital : alors que j’attendais que mon bébé sorte du bloc opératoire, une maman qui faisait aussi les cent pas dans le couloir est venue sécher mes larmes et serrer mes mains. Elle ne parlait pas français, elle venait malgré tout se relier à moi. Conversation silencieuse et sublime – deux femmes qui se communiquent ce message puissant : « tu n’es pas seule ».

Pourquoi ces situations de proximité accélérée – qui défient les règles sociales visant à maintenir l’écart entre des individus qui ne se connaissent pas – ont-elles si souvent lieu entre femmes, et plus rarement, plus lentement, avec des hommes ou entre hommes ? Ce n’est pas que les femmes soient plus émotionnelles ni plus naturellement enclines à partager leur intimité.C’est que les femmes sont éduquées et sociabilisées de façon à se rendre attentives aux émotions (les leurs et surtout celles des autres, qu’elles doivent traditionnellement prendre en charge en tant qu’épouses, mères, garantes du lien social familial). C’est aussi qu’elles sont historiquement habituées à évoluer d’abord dans l’espace de l’intime (la maison, la famille, les métiers liés au soin du corps et des personnes dépendantes), où l’on se parle de ce que l’on vit et ressent, où l’on ne subit pas la sexualisation d’un sein ni le tabou du sang menstruel. Dans ces espaces intimes, la parole des femmes est plus libre, et ceci d’autant plus qu’elle peut être carrément dévalorisée dans le monde extérieur. Comme l’a montré l’anthropologue Françoise Héritier, nous vivons dans un monde régi par une « valence des sexes » : les concepts et comportements traditionnellement associés au masculin sont plus valorisés que ceux associés au féminin, ce qui conduit à faire primer la raison sur l’émotion, la théorie sur l’empirique… Toute notre histoire culturelle abonde dans ce sens !

Les temps changent, et les femmes investissent de plus en plus le monde social extérieur à la famille – celui du travail et de l’espace public, qui valorise l’esprit et stigmatise ou sexualise le corps féminin. Et je me réjouis qu’elles y apportent ce « pouvoir de l’intime » qui n’a rien d’un détail : une capacité à se relier à des expériences vécues ou connues, une écoute qui traverse les générations et les statuts sociaux, le sentiment d’être ensemble et légitimes. Dans un monde qui vise et valorise encore la force, qui promet la reconnaissance sociale pour des prouesses, je voudrais remercier ces femmes qui tous les jours se relient les unes aux autres autour de ces « petits riens » qui font beaucoup d’effet.

Ophélie Chavaroche