Hébétée. C’est ce qu’Emma ressent ce jeudi matin en reposant son vélo à la borne libre-service. Elle vient de repérer sur le garde-boue un large autocollant à pictogrammes colorés, « Tiens, c’est amusant, Vélib lance une campagne à destination des enfants. ». À y regarder de plus près, pas du tout. Comme six mille vélos parisiens, celui d’Emma porte un autocollant représentant un embryon, un foetus, un bébé à quatre pattes puis un enfant à vélo, surmonté du message « Et si vous l’aviez laissé vivre ? ».

Abasourdies. C’est ce qu’éprouvent Claire, Zoé et Anissa, trois copines réunies pour suivre la montée des marches au festival de Cannes. L’influenceuse Lena Situations vient d’apparaître dans une robe vintage Vivienne Westwood, déclenchant sur les réseaux une vague obscène de commentaires grossophobes. Quelques jours avant, c’est une pluie d’insultes arbitraires qui s’est abattue sur la toute jeune Anna Biolay. Dans un cas comme dans l’autre, les jeunes femmes n’ont fait qu’apparaître sur le tapis rouge. Rien d’autre.

Troublée. C’est ce qui traverse Myriam, quatorze ans, en découvrant sur TikTok les centaines de vidéos associées au hashtag #SubwayShirt, cette ample « chemise de métro » que les jeunes femmes recommandent désormais de porter pour camoufler leur tenue vestimentaire dans les transports. L’objectif ? Se soustraire aux regards insistants, échapper aux remarques sexistes et aux gestes déplacés. S’invisibiliser pour rester en sécurité.

Les pouvoirs publics réagissent, fort heureusement. Ils condamnent sans appel la campagne d’affichage sauvage sur les vélos d’un collectif proche de l’extrême-droite qui milite contre le droit à l’avortement. Ils dénoncent la lâcheté de ceux et de celles qui prétendent porter un jugement sur le corps des autres depuis les profondeurs de leur canapé. Ils parlent (beaucoup) d’inscrire le droit à l’avortement dans la Constitution, lancent à grands renforts de flyers et de relais médiatiques une opération pour la sécurité des femmes dans l’espace public. Et depuis le 1er avril, l’outrage sexiste « aggravé » est un délit qui expose (en théorie) le contrevenant à 3750 euros d’amende.

Mais Emma n’a rien dit après avoir reposé son vélo, choquée d’avoir véhiculé contre son gré une campagne niant le droit des femmes à disposer de leur corps.

Claire et Anissa vont bien mais Zoé, dont les hanches se sont arrondies ces derniers mois, s’est mise à douter de sa valeur et de son poids.

Quant à Myriam, elle ne choisit plus dans sa penderie que des vêtements amples pour se rendre au collège, car « on ne sait jamais ».

On ne sait jamais, en effet, d’où viendra le coup suivant. Un fait d’actualité en chasse un autre et les signaux faibles s’accumulent, insidieux, insistants. Le risque est grand d’adapter sa morphologie ou son comportement au lieu de repousser ceux qui prétendent s’approprier le corps des femmes et leurs droits en même temps.

Vigilantes. C’est ce qu’il nous faut rester. Pour ne jamais s’habituer à la violence, à la lâcheté,  aux jugements de valeur et aux commentaires déplacés. Pour vivre libres et engagées.

Julie Allison