Il m’arrive très souvent de penser à moi, petite fille, avec l’impression de regarder une autre personne. L’impression que cette petite fille existe encore, quelque part, que je ne l’ai juste pas vue depuis un moment. Que reste-t-il de cette petite fille qui pêchait, lisait des “Chair de Poule” et rêvait d’avoir une montre flik flak rose avec des diamants ?

Je pense à elle parfois et je me demande si elle pense à moi aussi, en retour.

 

Je pense à elle plus particulièrement quand je fais du skate et que je vois bien que ça intrigue, une femme de trente ans sur un skate. Je pense à elle et je pense à ma mère qui m’a souvent dit qu’elle avait passé l’âge. L’âge de quoi ? De beaucoup de choses visiblement. Des jupes au-dessus du genou, déjà. D’apprendre une nouvelle langue ensuite. D’aller boire un verre après 22 heures aussi. La plupart du temps, passer l’âge, c’est passer celui de faire ce que l’on veut. Et c’est étonnant car il y a aussi beaucoup d’âges pour lesquels on n’a pas le droit de faire ce que l’on veut. Est-ce que la liberté est une fenêtre ouverte entre 18 et 40 ans ?

 

Alors je me suis demandée ce que ça faisait, de passer l’âge. Est-ce une idée brutale ou quelque chose de plus insidieux ? Quelque chose qui naît dans notre tête, d’abord comme une sensation, puis comme une gêne et enfin comme un interdit jamais formulé. L’idée de passer l’âge m’a fait penser à une envie que l’on met en cage. La prison des idées. Qu’y a-t-il dans la prison de vos envies ?

 

Je pensais à ça vendredi lorsqu’un monsieur m’a parlé de son skate, celui qu’il avait eu dans le passé. Je voyais que ses yeux brillaient et qu’il aurait rêvé de remonter sur cette planche à roulettes. Quand avait-il arrêté ? Quelles sont les choses que l’on transporte, années après années, et celles que l’on abandonne ? 

 

Mon skate, c’est ma liberté. Déjà parce que quand je suis dessus, je glisse et glisser, c’est l’une des choses que j’aime le plus au monde. Et puis parce que faire du skate, c’est presque politique. D’habitude, le skate c’est plutôt un truc de garçons. D’habitude, c’est plutôt un truc d’enfants. Mais moi, c’est mon truc, à travers le temps qui passe. C’est mon truc depuis mes 26 ans, quand j’ai acheté cette planche à 50€ chez Décathlon. C’est mon truc depuis que j’ai fait une énorme chute dans la rue et que mon corps est venu s’encastrer dans une bouche à incendie. Parfois les histoires d’amour commencent mal. Aussi.

 

Après cette chute, je n’ai pas pu me lever pendant quatre jours et j’ai même fait une radio car les gens autour de moi s’inquiétaient. Moi j’avais juste mal et pas vraiment l’énergie de l’inquiétude mais j’ai quand même fait cette radio. Quand le cliché de mes os m’a certifié que je n’avais rien, je suis remontée sur cette planche en plastique rose fuchsia et j’ai repris l’apprentissage. D’abord en traînant les pieds pour rester le moins de temps possible en équilibre et puis, avec de plus en plus d’aisance.

 

Un jour, je suis tombée à l’arrêt du métro Jaurès à Paris car un vendeur ambulant avait fait tomber une saucisse grillée et que j’ai roulé sur cette saucisse grillée. Ai-je passé l’âge de tomber sur une saucisse grillée ? Je ne sais pas. Sans doute y aura-t-il toujours une saucisse grillée sur notre chemin pour nous faire douter. Car le plus dur dans le skate, c’est la chute. Celle qui nous fait nous demander si on n’a pas un peu passé l’âge.

Mais la chute, qu’est ce que c’est sinon des gens qui nous regardent essayer.

 

 

Article rédigé par Sophie Astrabie.