Chère administration française,

 

L’autre jour, j’ai raconté dans la newsletter du Curiosity Club que j’étais scandalisée d’être Sophie Astrabie, épouse de mon mari sur l’acte notarié concernant l’achat de notre maison. 

 

À la suite de cette prise de parole, j’ai reçu des centaines et des centaines de messages. Des femmes, de tout âge et de tout horizon, qui m’ont raconté leurs histoires. Leurs histoires, toutes différentes et pourtant toujours les mêmes.

 

Un artisan qui attend que le mari arrive pour parler des travaux quand celui-ci n’a pourtant pas prévu de venir puisqu’il n’aime pas ça. Un banquier qui ne regarde qu’un seul interlocuteur et prévient qu’il enverra le dossier à monsieur, qu’ils géreront ça ensemble, entre hommes. Un couple de médecins à qui la famille ne demande conseil qu’à lui, le médecin de la famille. Un sourire condescendant chez Leroy Merlin. Une parole coupée chez le garagiste. Ces petites choses qui nous font nous sentir incapables.

 

Il y a tous ces regards, ces attitudes contre lesquels nous ne pouvons presque rien. Et puis il y a le reste. Tout le reste.

 

L’une d’elle me disait que dans son foyer, elle s’occupait de toute la paperasse administrative mais que tous les courriers étaient reçus au nom de son mari. Elle ajoute, “c’est comme si je parlais à quelqu’un mais que cette personne tournait systématiquement la tête pour répondre à quelqu’un d’autre qui comprendrait mieux les choses que moi.”

 

Elle reprend. “C’est comme ça depuis toujours. C’est moi qui appelle, c’est moi qui crée les identifiants, mais c’est mon mari le référent. Le chef de famille. Sauf que l’autre jour, j’ai eu besoin de trouver un justificatif de domicile pour la carte de la bibliothèque. Impossible. Rien n’est à mon nom. J’étais dans l’incapacité de prouver que je vivais chez moi. J’ai dû demander à mon mari une attestation disant qu’il m’hébergeait à titre gratuit. Dans ma maison. Celle que l’on a achetée ensemble il y a plus de dix ans.”

 

J’ai aussi reçu un message de Morgane qui m’a expliqué qu’à l’achat d’une voiture, sur la carte grise, une femme mariée ne sera jamais que la co-propriétaire du véhicule quand le mari sera d’office, le propriétaire. Même si c’est sa voiture à elle. Même si c’est elle qui la paie en intégralité. C’est comme ça. C’est l’administration. Et c’est ce qui lui est arrivé.

 

À la banque, Julie m’a dit que son compte commun a automatiquement été mis au nom de son mari. C’est son nom et son prénom à lui qui apparaît sur leur carte bancaire alors que c’est elle qui s’en est occupée. Et que c’est elle qui l’approvisionne à 60%. C’est comme ça. C’est l’administration. Et c’est ce qui lui est arrivé.

 

Cécile m’a rapporté que la CAF mais aussi les Impôts, assignent automatiquement aux femmes, le nom de leur époux, et cela même quand elles ont préféré garder le leur. La réception du certificat de mariage engendre automatiquement cette démarche. C’est comme ça. C’est l’administration. Et c’est ce qui lui est arrivé.

 

Chez une ou un notaire donc, l’homme sera toujours cité en premier et la femme, ensuite, suivie du terme “son épouse”. Et c’est ce qui m’est arrivé à moi mais aussi à Élodie, Anaïs, Louise et à toutes les autres car c’est comme ça. C’est l’administration.

 

Et puis il y a aussi ces courriers que l’on reçoit, au nom de Madame Arthur Durand. C’est encore comme ça, l’administration. Et c’est encore ça qui nous arrive régulièrement, à toutes. L’effacement de notre identité, placé sous la tutelle de l’homme que l’on a épousé.

 

Longtemps j’ai cru que la vraie problématique du mariage, c’était cette histoire du changement de nom. Que du jour au lendemain, on nous demandait de nous appeler différemment un peu comme si du jour au lendemain, on nous disait qu’une tomate, en fait, ça se disait melon. Et c’est vrai. Combien de femmes ne se marient pas parce qu’elles ne veulent pas changer de nom ? L’une d’elle me racontait que c’était son mari qui avait pris le sien. On se moque de lui aujourd’hui encore régulièrement. Une autre m’expliquait avoir demandé à la mairie que son fils porte le nom de son père ET le sien. L’agent en face d’elle lui a dit d’un air condescendant que ça ne servait à rien.

 

Le nom, c’est une chose. La partie émergée de l’iceberg.

 

Et dessous, il y a tout le reste. Toutes ces inégalités que le mariage vient exacerber. Qui se marierait, franchement, en sachant d’avance ce que cela représente en réalité ? 

 

Il y a ces petites choses qui nous font nous sentir incapables. Et puis ces grandes choses qui nous considèrent, aux yeux de l’administration, incapables. 

 

Alors peut-être que ce n’est pas aux mentalités de changer, mais à l’administration de faire changer les mentalités. Derrière chaque ordinateur, chaque logiciel, chaque procédure, il y a une femme ou un homme. Mais surtout il y a un gouvernement et des lois.

 

Nous demandons l’adaptation des textes, des contrats, des logiciels et la formation des fonctionnaires. Nous demandons la mise en place de contrôles dans les entreprises privées, les banques, les assurances et les fournisseurs d’énergie pour que plus jamais une femme ne se voit effacer d’un dossier. Nous demandons des cours d’éducation civique à l’école pour expliquer que les noms se donnent, se prennent ou s’ajoutent que l’on soit un homme ou une femme. 

 

Nous demandons que l’on arrête d’effacer notre identité. Que l’on arrête de nous faire disparaître, dès lors que l’on devient une femme mariée.

 

Pour signer notre pétition, c’est par ici !

 

 

 

 

Texte écrit par Sophie Astrabie.