Sandrine Gruda est une basketteuse professionnelle. Elle a joué aux États-Unis en WNBA, en Russie, en Turquie, a été élue meilleure joueuse européenne en 2009 et est l’un des piliers de l’équipe de France de basket. Elle fut l’une de nos talkeuses en juillet 2016, aussi, c’est vrai. C’est pas rien dans son CV.

En tant que sportive de haut niveau, mais aussi en tant que femme, Sandrine nous parle aujourd’hui de divers sujets mais aussi, surtout, de son rapport à l’âge. Car Sandrine n’est pas qu’une athlète. Elle est curieuse ce qui veut dire qu’elle est beaucoup de choses. À travers son talk show de live Instagram « Bavard’âges » elle aborde avec d’autres athlètes et entrepreneures, d’autres thèmes que le sport. Car toutes les femmes sont plurielles. Et géniales aussi, c’est vrai.

 

 

Margaux : Pourquoi, quand et comment t’est venu l’idée de lancer « Bavard’âges »  ? 

Sandrine : Quand j’ai créé « Bavard’âges », je n’avais pas en tête les thèmes que j’allais aborder. Je le faisais au jour le jour, parce que je suis très attirée par tout ce qui m’entoure. En l’occurrence, cette semaine là, c’était mon anniversaire et j’avais un « Bavard’âges » de prévu. Donc je me suis dit que j’allais parler de l’âge. Notamment chez la femme : l’âge au cours des années devient de plus en plus un poids.

Je voulais aborder ce thème avec une basketteuse parce que j’avais envie de montrer que nous sommes des femmes avant tout, et même si on est connues pour un domaine particulier, on peut aussi s’exprimer sur d’autres sujets.

J’ai essayé de comprendre pourquoi ce sujet était si complexe. Il y a plusieurs raisons qui me viennent : la toute première, c’est notre horloge biologique. Le fait de savoir que tu ne puisses pas avoir d’enfant passé un certain âge, ça te met déjà dans cette énergie où tu te dis que tu as un chrono dans la tête.

Quand tu as 25 ans tu te dis qu’il faut peut-être avoir ton premier enfant. Quand tu as 30 ans, tu as l’impression d’être dans l’urgence. À 35 ans, tu te dis que tes chances s’amenuisent. Et à 40 ans, tu te dis limite que la vie est terminée. Donc j’ai l’impression que la femme de 40 ans ne se projette pas au-delà de ça parce qu’elle ne peut pas avoir d’enfant facilement passé cette âge-là. Sa vie s’arrête vraiment.

 

M : Moi j’ai 30 ans, mais je n’ai pas spécialement envie d’avoir des enfants maintenant. J’en ai envie plus tard, en tout cas je ne me sens pas pressée. Mais j’ai ce truc où je me sens pressée, où je me dis qu’il faut que j’en fasse maintenant sinon ça va être trop tard. Et par conséquent, tout ce que j’ai envie de faire maintenant, j’ai l’impression qu’il faut que je les déplace à plus tard. 

 

S : C’est exactement ça ! Ce que tu décris là, c’est la pression de la société. Parce que toi, personnellement, tu as tes projets, tes ambitions, ton plan. Tu ne te sens pas de faire des enfants maintenant. Mais à partir du moment où tu confrontes tes envies ne serait-ce qu’avec tes proches, tu te rends compte que tu vas parfois à contre-courant des idées reçues : « Qu’est-ce que tu fais Margaux ? Qu’est-ce qu’il y a ? Tu as un problème ? ». Et donc tu te remets en question, et ça peut te fragiliser comme ça peut te marginaliser.

 

M : Tu parles de l’horloge biologique. Toi c’est quelque chose que tu as ressenti récemment ? 

S : En fait c’est un constat. Moi je suis basketteuse, et en moyenne dans ce domaine les femmes s’arrêtent vers 31 ans, car il y a l’envie de fonder une famille. Donc ça rajoute une réflexion. Aujourd’hui, je ne ressens pas une pression mais j’ai conscience de tout ça grâce à mes coéquipières et grâce à « Bavard’âges ». Et c’est pour ça d’ailleurs que la femme serait plus anxieuse que l’homme, mais je ne vais pas rentrer dans ce débat ! Le temps c’est une donnée qui est essentielle.

 

M : C’est vrai que tu as ce double timer : à la fois pour ton horloge biologique et ta carrière professionnelle. Alors que moi, je ne vais l’avoir que pour le premier. 

 

S : Mais en même temps, aujourd’hui les choses ont changé. Il y a beaucoup plus de personnes qui s’adonnent à des reconversions au cours de leur vie. C’est plus courant de voir un comptable qui à 35 ans se reconvertit dans l’immobilier.

 

M : Mais tu as quand même cette contrainte qui est que, après un certain âge, tu ne peux plus exercer ta profession de basketteuse. Alors que le comptable fait le choix de se reconvertir. Donc toi il y a toujours ce truc lié à l’âge et à l’égalité entre l’homme et la femme. 

 

S : Exactement. C’est pas uniquement une question de compétences : j’ai 33 ans et je continue de gagner des awards. C’est aussi parce qu’on te dit « tu es trop vieille, il faut laisser la place aux plus jeunes ».

 

M : Tu dis que la moyenne de départ en retraite pour les femmes basketteuses est de 31 ans. Tu as 33 ans. Comment tu te situes ? Tu feras tant que tu peux ou tu as déjà des idées de reconversion ? 

 

S : J’ai conscience d’avoir un talent singulier. Celles qui arrêtent à 31 ans étaient déjà sur le déclin depuis quelques années. Moi, je continue de monter. Donc je le vis très bien. Au début, j’avais annoncé arrêter ma carrière après les Jeux Olympiques Paris 2024, à mes 37 ans. Mais finalement je revois ça à la baisse car j’ai envie d’enfants, et je ne me vois pas comme d’autres athlètes avoir un enfant et revenir au basket. Et surtout, je veux faire le choix moi-même d’arrêter le basket à tel âge et d’activer ma reconversion, plutôt que l’industrie me mette dehors.

 

M : Concernant ces discussions « Bavard’âges » que tu as eu avec différentes femmes à propos de l’âge et du temps qui passe, est-ce que tu as retenu quelque chose en particulier ? 

 

S : En dehors de ce live sur l’âge que j’ai fait la semaine de mon anniversaire, je n’ai pas perçu cet état d’urgence chez d’autres femmes. Ce constat-là est fait par rapport à ce que je vois dans la vie en général. J’ai l’impression qu’il y a une forme d’inconscience : la femme n’a pas toujours conscience que l’âge soit un poids jusqu’à ce que tu amènes le sujet. La femme n’a pas toujours conscience de ce qu’elle ressent concrètement au quotidien pour, derrière, mettre ces « symptômes » dans la catégorie le l’âge.

 

M : Si tu étais présidente des fédérations sportives, qu’est-ce que tu aimerais changer dans le monde du sport par rapport à l’âge, pour le faire mieux vivre aux sportives ? 

 

S : J’organiserais chaque année des journées de sensibilisation. Je ferais venir des employés de différents milieux professionnels pour présenter leur profession aux jeunes basketteurs et basketteuses, afin de les sensibiliser à d’autres métiers que le seul qu’ils connaissent, pour anticiper leur reconversion. Il faut les aider dans l’arrêt du basket en lui-même.

Les femmes ont moins de difficulté à arrêter parce que contrairement aux hommes, elles sont moins médiatisées. Les hommes, eux, vont être plus impactés par le fait de passer dans l’ombre et de ne plus être sous les feux des projecteurs, de ne plus avoir de groupies qui les attendent à la sortie du gymnase, de l’hôtel, de l’aéroport… C’est un sentiment particulier d’être admiré par des foules. Ça leur apporte une sensation de puissance. Et l’homme aime bien ça en général (rires). 

Pour les femmes, je ferais aussi venir des anciens sportifs qui ont réussi leur reconversion dans d’autres métiers que coach ou journaliste sportif auxquels ils accèdent souvent grâce à leur notoriété

Pour les hommes, je ferais venir des psychologues pour déconstruire et reconstruire le schéma auxquels ils ont été habitués.

 

M : Passer à un autre âge, ça t’attire ou ça te fait peur ? 

S : Moi j’ai hâte, parce que je sais comment je fonctionne : si je suis aussi bonne au basket, c’est parce que je m’y consacre corps et âme. Passer à un autre âge, ça me donne ce quota de confiance avec lequel je me dis « peu importe ce à quoi je vais toucher, je vais bien m’en sortir ».

 

M : Avec le temps qui passe il y a plein de choses que tu as du surmonter, des relations professionnelles pas toujours évidentes par exemple. Est-ce que tu es aussi excitée par la suite en te disant « j’ai tout ce bagage là que je n’avais pas quand j’avais 20 ans » ? C’est une force pour la suite ? 

 

S : Oui c’est une force ! Au contraire, ce vécu me permet d’être sereine. J’ai surmonté ça, aujourd’hui si une situation similaire se présente devant moi je sais quoi faire. S’il y a pire, j’ai au moins cette base-là. Et donc je vais rebondir de suite. C’est que du plus !

En revanche, là où je n’étais pas sereine, c’était pour savoir ce que j’allais faire après ma carrière de basketteuse. Aujourd’hui je pense avoir trouvé, mais j’attends un peu avant d’en parler (rires).

 

M : Au Curiosity Club on s’intéresse beaucoup aux relations inter-générationnelles, dans cette idée de curiosité. On pense que c’est important de s’intéresser aux plus jeunes comme aux plus âgées, c’est une source d’inspiration énorme. Qu’en penses-tu ?

 

S : J’ai passé le plus clair de mon temps auprès de personnes soit beaucoup plus âgées que moi, soit beaucoup plus jeunes que moi. Par exemple, j’ai grandi avec ma grand-mère, donc on a un écart d’âge énorme. J’étais fascinée par tout ce qu’elle me disait, j’étais absorbée par ces paroles, par ce qu’elle a pu vivre quand elle était jeune. J’ai toujours mis en parallèle moi, ce que je sais de mon époque, et elle, ce qu’elle a vécu. J’étais époustouflée par la poussée technologique, des pratiques ancestrales, la façon de se soigner, de se nourrir etc. Je pense que, à ses côtés, j’ai développé cette curiosité en moi. C’est là que je me suis rendue compte que les personnes bien plus matures que moi pourraient m’apporter.

Souvent, quand j’étais âgée de 10-12 ans, je gravitais autour de femmes de 30-40 ans parce que j’étais fascinée par tous ces discours de femmes, en tout genre. Nous les femmes, on parle beaucoup et on est vraiment dans la transmission naturelle.

Pour moi la transmission est essentielle. D’ailleurs, c’est la raison pour laquelle j’ai fondé l’association « Je et enjeux », qui va commencer ses premières actions cet été.

En évoluant dans la crème de la crème de ce qui se fait de mieux dans le basket féminin, j’ai constaté que le développement personnel a toute sa place dans la réussite de l’athlète de ce calibre-là. Oui il y a la profession, tout le travail qu’il faut faire, les heures à passer dans la salle etc. Mais le développement personnel, être une femme équilibrée, c’est la clé de ce milieu qui puise son énergie dans l’émotion.

Quand tu es chanteur, ton disque marche parce que tu as vécu quelque chose et que tu bases tes morceaux sur ce que tu as ressenti. C’est un peu l’histoire d’Adèle qui puise son inspiration dans ses ruptures amoureuses. L’émotion peut être un boost comme ça peut être un frein si ces émotions ne sont pas apprivoisées. Donc l’accompagnement psychologique est important.

Je crois que pour être heureux dans la société, il faut quatre niveaux de connaissances : la gestion émotionnelle, la gestion du temps, la gestion relationnelle et la gestion financière. 

C’est donc sur ces quatre points que je veux accompagner les jeunes basketteurs/euses de 15 à 18 ans pour qu’ils deviennent des adultes aguerris demain. C’est un concept innovant parce que c’est du jamais fait, et encore moins porté par une athlète de haut niveau

 

M : Tu favorises cette relation inter-générationnelle avec ton projet destiné aux jeunes. Au quotidien, à côté de cela, qu’est-ce que tu penses des plus jeunes, des filles de 16-17 ans etc que tu rencontres ? Qu’est-ce qui t’inspire chez elles ?

 

S : Dans mes différentes équipes, j’ai déjà gravité autour de filles qui avaient 17-18 ans. Vu que j’ai déjà une notoriété, il y a une part d’admiration pour moi qui peut peut-être fausser le rapport. Mais ce sont des enfants qui rêvent, et c’est ce que j’ai envie de maintenir chez ces jeunes : sans rêve il n’y a pas de début dans la vie. Bien sur il y a un moment où il faut atténuer ce rêve, le rendre réaliste. Mais si tu es maman et que tu ne rêves pas, tu n’autoriseras pas ton enfant à rêver. Donc je suis contente d’être face à un enfant qui rêve. C’est ce qui m’inspire le plus chez les jeunes.

J’ai eu la chance de vivre dans différents pays, aux États-Unis, en Russie, en Italie, en Turquie et en France, et c’est culturel : les enfants par définition sont des rêveurs, quand tu as 7-10 ans tu t’inventes des vies. Mais par contre c’est l’adulte qui éteint ça. Et donc ça donne des enfants frustrés qui n’atteignent pas leur potentiel total. En France, je trouve qu’on éteint les rêves. Alors qu’aux Etats-Unis, c’est bien plus agréable d’évoluer là-bas car c’est un pays où tu as le droit de rêver.

 

M : C’est vrai qu’aux Etats-Unis on se sent beaucoup plus porté par ça et ça aide à réaliser ses projets. Alors qu’en France on est plus dans quelque chose de terre à terre dans la personnalité des français. 

Est-ce que tu es nostalgique du temps qui passe ? 

S : Je vis à 1000 à l’heure, et donc je ne suis pas nostalgique. La nostalgie du temps qui passe vient parce que tu as peur de l’inconnu, de ne pas savoir quelles opportunités tu vas avoir. Mais c’est le processus de la vie en fait. C’est comme une plante : on va faner, mais c’est comme ça. Donc non, je n’ai pas de nostalgie de ce que j’ai pu faire, je ne suis pas inquiète non plus de ce qui m’attend. Ce qui va plutôt m’inquiéter comme je te l’ai dit, c’est plutôt « qu’est-ce que je vais faire ». Mais concernant le temps, la vie, la mort, je n’ai pas peur.

 

M : Et puis le fait que tu aies réalisé pas mal de choses dans ta vie, ça t’aide à te sentir accompli(e). Moi quand j’étais partie au Canada, je me souviens avoir dit à ma mère « je suis tellement heureuse dans ma vie, je pourrais mourir demain sereinement ». 

S : Je suis entièrement d’accord. Avec l’accomplissement, il n’y a pas de frustration, pas de regret. Et puis moi j’ai côtoyé la mort, des personnes de ma famille qui sont parties assez tôt. Très jeune, il a fallu que j’enterre ma mère, ma grand-mère, des personnes qui me sont cher. Donc pour moi, la mort fait partie de la vie.