Sur les réseaux sociaux, à l’approche de l’été, les corps s’affichent à perte de vue. Des minces, des gros, muscles saillants, silhouettes voluptueuses, crop tops, topless. Des tatouages, des rides, des chevelures roses quand d’autres sont grises. Sous chaque post, des milliers de commentaires félicitent les propriétaires de ces corps qui osent se montrer. On est body positive, il faut s’aimer sous toutes les coutures, dans toutes les formes et toutes les couleurs.

Derrière les filtres et les écrans de fumée, il y a celles qui doutent, celles qui parfois ne s’aiment pas. Cette femme si élégante croisée dans ma rue ne portera jamais de jupe tant elle déteste ses mollets. Ou cette jeune maman, fière de ses enfants, qui pleure devant les vergetures incrustées dans sa peau autrefois ferme et dorée. Il y a les femmes qui se trouvent belles, tous les jours ou le temps d’une soirée, sous les mains empressées d’un amant, à la faveur d’un reflet dans une vitrine. Les femmes qui emploient volontiers les mots « trop » ou « pas assez » quand elles parlent d’elles-mêmes. Pas assez de seins, trop de cellulite, des cernes sous les yeux, de l’eczéma sur les bras. Il y a des jours où elles n’y pensent même pas, et puis d’autres où rien ne va.

Certaines façonnent leur corps à leur image, l’adaptent à leur personnalité.

L’étudiante au physique de poupée de porcelaine qui pratique la boxe avec passion, fière de voir se dessiner ses muscles, heureuse de la puissance explosive dont elle rêve depuis toujours. Une femme qui un matin de juin dénude avec joie son bras fraîchement tatoué : ce motif indélébile imprimé dans le grain de sa peau, c’est un peu plus d’elle qui se donne à voir au monde, une réconciliation avec un corps qu’elle considère un peu plus comme le sien. Il y a aussi cette trentenaire complexée qui s’est offert un nez plus joliment dessiné, une taille lipoaspirée, quelques rides effacées. Et pourquoi pas ? Quoi de plus naturel que de désirer pour soi-même un corps en réalité augmentée ?

Ce qui m’interpelle dans notre rapport au corps, qu’il soit apaisé ou tourmenté, c’est notre propension à le juger. Le corps est soupesé, fragmenté, photographié en pièces détachées, imprimé sur papier glacé. À scruter chaque grain de beauté, on en oublierait presque qu’il est avant tout habité. On s’y réveille pourtant chaque matin, et avec ses capacités comme ses faiblesses, le corps nous permet d‘exister, d’accomplir, d’embrasser. De transformer en actions toutes nos belles idées.

Ma fille n’a pas encore treize ans, mais en découvrant la photo apposée sur son passeport, elle porte ce jugement qui me fait froid dans le dos : « Je suis moche, j’ai de grosses joues« . La photo a été prise il y a trois ans, les joues rebondies sont celles d’une enfant. Son regard pétille de malice devant l’objectif du photographe. Il y a trois ans, jamais elle n’aurait qualifié son corps ni son visage, car elle n’y pensait pas. Son corps n’était pas un attribut que l’on juge. Son corps et elle ne faisaient qu’un.

Alors je nous souhaite pour cet été, de renouer avec l’insouciance de l’enfance et d’être trop occupées à vivre, rire et bouger pour consacrer du temps à se juger.

 

Julie Allison