Vous pouvez dire que l’on exagère. Peut-être bien. Le problème c’est qu’on ne connait pas une seule femme dans notre entourage, qui n’a pas eu la boule au ventre lorsqu’elle a demandé à voir son patron pour annoncer sa grossesse.

La plupart du temps, c’est une annonce qui se fait dans un bureau fermé, avec un visage qui l’est tout autant, des mains moites, des jambes croisées et des auto-encouragement silencieux dans notre tête. “Allez, vas-y, c’est maintenant. Dis-lui. Alors maintenant. Ou bien là ? Bon. S’il dit un mot avec un “w” dedans, tu lui annonces

Peut-être qu’on exagère. Mais pour l’instant, on n’a jamais eu vent d’une annonce à coup de cotillons multicolores, debout sur un bureau de l’open space, sur un air de “chenille qui redémarre.” Pour l’instant. Mais on est ouvertes aux témoignages.

Car voilà, une femme qui annonce sa grossesse, c’est une femme qui s’absentera de l’entreprise pendant 16 semaines. 16 semaines c’est 112 jours. Pendant 96 jours ouvrables, 80 jours ouvrés des personnes vont recevoir un “Je suis en congé maternité. Je reviens le 17 mars. Pendant mon absence vous pouvez contacter Sabrina.” en retour de mail. 

Alors quand une femme annonce qu’elle est enceinte, souvent n’a-t-elle pas fini sa phrase que son supérieur hiérarchique se demande déjà comment il va faire face à cela. Car bien évidemment : les femmes sont irremplaçables. Bien évidemment, nous le savions déjà. 

Et c’est sans doute pour cette raison que souvent, personne ne les remplace.

 

Laura, 33 ans : 

Lors de mon premier congé maternité, je n’ai pas été remplacée. Cela m’a beaucoup touchée et énormément dévalorisée : je me suis sentie inutile. En revanche, lors de mon second congé maternité, quelqu’un a pris mon poste. Une stagiaire. Je crois que c’était pire. Cela fait 7 ans que je suis sur ce poste.

 

Les femmes ont bien conscience qu’elles s’en vont et que le monde va continuer à tourner pendant leur absence. Ce monde qu’elles enfantent depuis des générations. Alors même au bout du rolls, elles organisent tout pour que tout se passe bien pendant ces 16 semaines. Car il n’y a aucun intérêt pour elles que ce soit un bazar sans nom durant cette période : puisque dans 16 semaines, elles reviendront et reprendront. Même les dossiers en retard.

 

Aurélie, 30 ans.

Mon supérieur m’a félicitée pour ma grossesse. Quelques jours plus tard, il m’a convoquée dans son bureau pour connaître les dates de mes congés en me disant que ce serait bien que je ne parte pas trop longtemps. Il conclut l’entretien en me glissant qu’il faudrait que je boucle tous mes dossiers avant mon départ. Même ceux de la période de mon absence. Enceinte de 7 mois, je travaillais donc jusqu’à pas d’heure pour prendre de l’avance. Je suis partie à bout de souffle avec l’envie de ne jamais revenir alors que j’adore mon boulot

 

N’est-il pas plus coûteux pour une entreprise de démotiver et perdre une employée, plutôt que d’investir intelligemment dans un remplacement valorisant et efficace ? D’autant que le salaire des femmes en congé maternité est pris en charge à 100% par la Sécurité Sociale si le salaire ne dépasse pas le plafond de 3 428 € par mois. Il n’y a donc pas un double salaire à payer de la part de l’employeur pour le même poste de travail. Il est plutôt question d’économiser un salaire en son absence.

 

Inès, 32 ans.

J’ai été remplacée par une personne de l’entreprise en CDD qui cumule CDD sur CDD et qui ne rêve que d’une chose : un contrat moins précaire et pourquoi pas, mon poste. Mon N+1 a dû trouver cette compétition intéressante car il n’a pas arrêté de me challenger en me comparant à cette personne. Je suis partie dans un grand sentiment d’insécurité, en ayant peur qu’elle prenne ma place. J’ai mis 8 ans à construire mon poste, à faire mes preuves. Et j’ai l’impression que la première venue peut me “le prendre”.

 

Quel intérêt y a-t-il à faire cela au sein d’une entreprise ? Le travail est-il mieux fait sur la crête d’une montagne avec la peur de basculer d’un côté ou de l’autre que dans le confort d’une vallée ? (Oui on avait cette métaphore en tête. Pourquoi pas.)

Dans cet environnement anxiogène, combien de femmes baissent les bras ? Pouvons-nous vraiment nous passer de toutes les femmes qui deviennent mères, quand on sait que les équipes de travail fonctionnent mieux lorsqu’on s’approche au plus près de la parité ?

Ce qui est le plus déroutant, c’est qu’il arrive aussi très souvent, que les réactions des supérieurs hiérarchiques soient en réalité positives. Les femmes sont alors surprises que cela se passe ainsi, car la norme, la croyance, l’histoire qui nous précède, ne les ont pas habitué à cela. Alors pourquoi les femmes stressent-elles d’annoncer leur grossesse ?

Peut-être que si le congé paternité était plus long, les femmes ne porteraient pas seules, le poids de leur absence. Disparaître, le temps qu’un enfant naisse, serait l’affaire d’une famille et non d’une femme. Ce serait normal et donc, pas un sujet. Vivement.

 

Vous voulez faire évoluer les choses ?