L’autre jour, j’ai entendu cette phrase d’Albert Camus : Un homme, ça s’empêche.* L’avantage des citations courtes, c’est qu’il est possible de les compléter comme on le souhaite. Et cela peut vouloir dire quelque chose, comme tout à fait son contraire. 

Évidemment, ce n’est pas un hasard si cette phrase refait surface dans un contexte où on pointe du doigt les hommes qui ne se sont pas empêchés. Mais cette phrase, si elle m’a interpellée, c’est que j’y pense très souvent. Très souvent, depuis longtemps

Car il n’y a pas un jour où je ne m’empêche pas. Et cela n’a rien à voir avec la liberté. Ou bien si, peut-être. La liberté de se maîtriser. 

Si je devais terminer cette phrase pour aller au bout de ma pensée, ce serait de cette manière : Un homme, ça s’empêche de tomber dans la facilité d’être humain

Car je trouve qu’il n’y a rien de plus grossier que d’être caricaturalement humain. Et vous savez, humain, nous le sommes tous. Bien évidemment nous le sommes tous, surtout au fond de nous. Mais l’élégance c’est de ne pas l’être par dessus nous.

Par exemple, il m’est facile de me mettre en avant. De dire une phrase qui pourrait me faire briller une seconde mais me plongerait dans les abysses de la prétention pour l’éternité. J’y pense souvent parce que j’ai envie que les gens me trouvent formidable. J’ai envie que l’on sache que cette idée, c’était la mienne. Que la meilleure note en mathématiques, ce fameux jeudi 15 mars 1999, c’était moi. J’ai envie, mais ça serait bizarre, surtout en plein milieu d’une conversation sur la grippe espagnole. Alors la plupart du temps, je m’empêche. Je m’empêche de tomber dans cette facilité abrupte, cette personnalité épaisse qui prend de la place et qui ne semble faire rien d’autre, que montrer une faille.

Car souvent se laisser aller à cette humanité facile, c’est une faille. Ai-je besoin d’énoncer aux autres toutes mes qualités comme s’il s’agissait d’une liste de courses ? Si je le dis, c’est que j’ai peur qu’ils ne s’en rendent pas compte par eux-mêmes. S’ils ne s’en rendent pas compte par eux-mêmes alors peut-être…

Et en fait tout est question de temporalité. D’investissement même. Vaut-il la peine de sacrifier une seconde de joie, pour des minutes de honte. Car lorsqu’il m’est arrivée de déborder de moi, je me suis toujours sentie ridicule pendant le reste de la conversation. 

S’empêcher.

Ça me fait penser à un test tout simple qui a été réalisé dans les années 60 par le psychologue Walter Mischel : le test du chamallow. Ce test consiste à proposer un chamallow tout de suite à un enfant de 4 ans, ou bien deux s’il parvient à patienter 15 minutes en l’absence de l’adulte.

Ce test a été mené sur plusieurs décennies. Et le résultat est le suivant : “les enfants qui avaient su, à 4 ans, résister et attendre, avaient plus d’amis à l’adolescence, étaient plus appréciés de leurs enseignants, géraient mieux leur stress, avaient une meilleure estime d’eux-mêmes, s’exprimaient mieux, entraient dans de meilleures universités et, à l’âge adulte, ils avaient des emplois plus satisfaisants – même avec un QI plus bas. Enfin, ils avaient nettement moins de problèmes d’alcool ou de drogue à l’âge de 32 ans, et étaient en meilleure santé, que ceux qui – à 4 ans – n’avaient pas su résister à la tentation du Chamallow” écrit Céline Alvarez 

Alors, c’est vrai. Je m’empêche. Je m’empêche aux pulsions. Aux sentiments de bas étages. À la facilité. Aux “si les autres le font, pourquoi je ne le ferais pas…”  Car le problème n’est pas de ressentir. Tout le monde ressent. Le problème, c’est de décider ou non d’agir.

Face à l’immense tentation du passage à l’acte, à l’expression de ses pulsions, on s’empêche. Parce qu’être libre, ressentir sa liberté, c’est maîtriser notre humanité qui n’est rien d’autre qu’un trait commun entre tous. Et en faisant cela, on érige notre personnalité. Et on respecte celle des autres.

Et ça, même des enfants de 4 ans y arrivent.

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* C’était Baptiste Baulieu qui en parlait dans sa chronique sur France Inter du 9 mars 2020.

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Texte de Sophie Astrabie