Avant je n’avais pas vraiment d’avis sur l’âge. L’âge, c’est un chiffre que l’on donne quand on nous le demande. Une bougie que l’on éteint sur un gâteau d’anniversaire. Un nombre qui change tous les 365 jours. Il y a les dix-huit ans bien sûr, qui bouleversent une vie. Les vingt-cinq, qui nous font penser qu’on devient vieux quand on est encore si jeune. Les trente, qui nous montrent à quel point le temps passe vite. Les quarante, qui nous informent qu’on est plus vieux que les parents que l’on a un jour connus. Les cinquante, qui sont difficiles à imaginer. Les soixante, qui renvoient à nos grands-parents. Et puis les soixante-dix, peut-être les quatre-vingt, on espère les quatre-vingt dix ans… 

L’âge.

C’est vrai, on est une société qui aime faire des comptes. Pourtant, l’enregistrement de la date de naissance n’a pas toujours existé. Avant, on naissait et c’était déjà bien suffisant. C’est au XVIII siècle que l’on commence à enregistrer les naissances sur les registres paroissiaux. Et c’est très étonnant d’imaginer une vie sans âge quand aujourd’hui, toute notre organisation semble basée sur l’âge. L’école, les lois, la retraite. La norme.

On est toujours la vieille de quelqu’un, mais quand sommes-nous la vieille de tout le monde ?

Surtout, qu’est-ce qu’être vieille par rapport à être vieux ?

Le livre qui m’a le plus ouvert les yeux sur le sujet est “Sorcières”* de Mona Chollet. Avant, je ne voyais pas de différence car les « vieux » étaient pour moi, un groupe homogène de personnes, avec les mêmes traits physiques, la même couleur de cheveux et le même style vestimentaire. Les « vieux », c’était ceux devant moi à la caisse du supermarché, souvent râleurs et adeptes des produits en promo. Être vieux était un état général et il semblait qu’en fréquenter un, revenait à en fréquenter mille. En réalité, ça, c’est ce que la société nous fait croire. Car la plupart des vieux, qu’on se le dise, ont été jeunes. 

Ce qui me surprend le plus dans le féminisme, c’est à quel point les détails comptent. Et c’est une vraie guerre interne car on se dit facilement : “oh ce n’est qu’un détail”. Mais justement, le diable se cache dans les détails. C’est Nietzsche qui le disait et je pense qu’il est important de se le répéter. Déjà parce que ça fait se sentir intelligent (oui, je cite Nietzsche, et je peux même l’épeler ) et puis parce que c’est vrai. Les détails sont importants. Nous-mêmes, ne sommes nous pas un détail à l’échelle de la planète ? Bon.

Le premier détail dont Mona Chollet parle est le suivant.

Un homme sera toute sa vie un monsieur, quand une femme, est d’abord une mademoiselle avant de devenir une madame. C’est-à-dire que durant toute notre vie, des inconnus vont être amenés à juger si on est assez jeune ou bien trop vieille à leurs yeux, pour être appelé de telle ou telle manière. C’est tout de même incroyable, non ? Et toute notre vie on va se dire « tiens, aujourd’hui la boulangère m’a mis 10 ans dans la tronche ». C’est un détail peut-être, mais ça pose les bases. Surtout, c’est un détail pour ceux que ça ne concerne pas.

Il y a chez la femme cet autre “détail” qui existe moins chez les hommes : l’horloge biologique. Un jour dans leur vie, les femmes ne peuvent plus avoir d’enfant. Les hommes, eux, le pourront toujours, même si la qualité de leurs spermatozoïdes en prend un sacré coup. Et qu’une femme veuille, ne veuille pas, ne veuille plus d’enfant, c’est un fait : quelque chose qui un jour a marché chez elle, ne marche plus.

Et puis il y a le reste. Pouvons-nous parler de détail quand, en 2015, l’actrice Maggie Gyllenhaal a été jugée trop vieille pour interpréter l’amante d’un homme de cinquante-cinq alors qu’elle n’en avait que 37 ? Pourquoi le mot “cougar” n’existe-t-il pas pour les hommes ? Pourquoi les 24 ans d’écart entre Brigitte et Emmanuel Macron sont-ils plus visibles que les 23 entre Melania et Donald Trump ?

Est-ce que vous aussi, comme moi, au lycée, il vous paraissait impossible de sortir avec un garçon plus jeune que vous alors que vous étiez déjà sortie avec un jeune homme de la classe du dessus, sans que cela ne pose de problème ni à vous, ni à lui ? Alors que, soyons clairs : à 17 ans, personne n’est vieux. 

Quelle est la part de notre culture dans tout cela, quand en France, jusqu’en 2006, l’âge légal du mariage était de 18 ans pour les garçons et de 15 pour les filles ? Surtout, quelle est notre part de responsabilité dans cette culture ?

En mai 2020, on félicitait le magazine Vogue d’avoir mis en couverture Judi Dench, une actrice de 85 ans. Car oui, la vieillesse féminine est dans les supermarchés, mais pas à la télé ni dans les magazines. Ou alors bien, très bien retouchée.

On s’offusque du laisser-aller de celle qui ne se fait pas de teinture et arbore une chevelure blanche, tout en trouvant que Richard Gere est « franchement pas mal » – au passage, il a 71 ans et sa femme 37

Il est difficile d’entendre les femmes âgées nous parler de cela. Déjà parce qu’elles sont invisibilisées et donc inaudibles. Ensuite parce que cela ne semble pas nous concerner et que, ne pas en parler, c’est tenir tout cela bien loin de nous. Et puis parce qu’elles défendent leurs propres intérêts ce qui est toujours moins louable qu’un acte totalement désintéressé. 

Alors je me demande, et si c’était nous qui défendions leurs intérêts ? Si on prenait conscience de tout cela, de ces faits qui sont réels, de ces chiffres qui ne mentent pas et de ces détails qui n’en sont pas ? Si on faisait bouger les choses en prenant soin de ne plus dire “tu ne fais pas ton âge”, “tu es splendide pour ton âge” ? Si on ne jugeait pas, jamais avec la donnée de l’âge derrière la tête ?

Car si la jeunesse est le futur du monde, la vieillesse est le futur de notre monde à nous.

Article écrit par Sophie Astrabie.

Illustration par @gomzillustrations

 

 

 

 

*De la page 131 à 176, elle aborde ce sujet avec beaucoup d’intelligence.