Figurez-vous que j’ai acheté une maison.

 

Peu de temps avant notre rendez-vous chez la notaire, on a reçu des papiers à lire afin d’être prêts le jour de la signature. Au tout début de ce papier il y avait écrit “Bénéficiaires Monsieur Jean-Michel Michel* et Madame Sophie Astrabie, son épouse”. Ça m’a fait un peu bizarre, je me suis dit “tiens, je suis l’épouse de mon mari mais lui, apparemment, un peu moins. Lui, il est d’abord lui. Il s’appartient tout seul”.

 

Bon.

 

Ma notaire est une femme et elle est jeune. Elle travaille donc et gagne de l’argent. Je suppose que lorsqu’elle achète quelque chose, elle ne signe pas “la femme de son mari”. Elle signe avec son identité propre et paye avec sa carte de crédit qui porte son nom.

 

Sans faire une enquête poussée, je peux affirmer que ce papier, ce n’est pas elle qui l’a écrit. C’est un simple héritage administratif d’un document créé il y a des années. Elle, elle le copie-colle, de couple en couple.

 

Si ces tournures de phrases existent encore aujourd’hui c’est parce qu’on est face à un “c’est comme ça et ça a toujours été comme ça” soutenu sans doute par, avouons-le, un peu de flemme. Car il faudrait prendre le temps de changer quelques constructions de phrases, en fait. Dans des centaines de documents.

 

Je l’ai montré à mon mari et il m’a dit “Tu devrais leur dire. Tu devrais leur demander de le changer”. 

 

Moi, je me suis dit “je vais encore passer pour la fille chiante” et puis j’avais un peu la flemme aussi, c’est vrai. (tous coupables).

 

Et puis je me suis demandée si j’étais la seule à voir le problème. Si la plupart des gens lisaient cette phrase sans remarquer qu’il y avait là quelque chose de très patriarcal.

Surtout, je me suis demandée si la génération au-dessus en était dérangée.

 

Alors j’ai demandé à ma mère. Je lui ai dit “Tu en penses quoi de cette phrase?”.

Réponse immédiate : elle ne voyait pas le problème. 

 

Quand je lui ai expliqué mon ressenti, elle m’a dit “Mais ce sont des détails ! Comment tu voudrais dire ?”

 

Vous connaissez mon rapport aux détails… Bon. Une bombe miniature a explosé en moi. Je me suis dit combien de petites phrases anodines viennent se glisser dans notre inconscient pour nous inculquer qu’on n’est jamais qu’une possession, un numéro deux.

 

Comment je voudrais dire ? Mais j’ai plein d’idées en fait. 

Pourquoi pas “Sophie Astrabie et Jean-Michel Michel, son époux” ? Pourquoi pas, “Sophie Astrabie et Jean-Michel Michel, heureux mariés égalitaires” ? Pourquoi pas “Sophie Astrabie et Jean-Michel Michel” tout simplement ?

 

Si la roulette du casino tombait toujours sur la même couleur, vous croiriez au hasard ? Vous n’auriez pas plutôt envie de vérifier s’il y a un truc dessous, qui truque tout ? Alors allons-y. Pourquoi est-ce toujours dans cet ordre-là que les choses sont dites ?

 

En 1804, Napoléon inscrit dans le code civil “l’incapacité juridique de la femme mariée”. Le code napoléonien, indique donc que la femme est inférieure à l’homme et qu’au nom de la famille et de sa stabilité, les femmes sont soumises à l’autorité du mari. Il faudra attendre 1965 pour que la femme mariée puisse ouvrir un compte en banque et exercer une profession sans l’autorisation de son mari. C’est à partir de ce moment-là que, théoriquement, elle cogère avec celui-ci les biens du couple avec une responsabilité identique.

 

Sauf que pendant 161 ans on lui a martelé qu’elle était inférieure. Et un beau jour, elle a été l’égale. 

Évidemment, ça ne s’est pas passé comme ça.

 

À vous je peux le dire, j’ai signé ce papier sans rien dire. J’ai baissé la tête comme les autres générations avant moi. 

 

Et puis, quelques jours plus tard, on a eu un rendez-vous chez un architecte. Un monsieur d’un certain âge, compétent et sympathique. On parle, on parle, on parle. Je parle, il parle, nous parlons. À la fin de notre rendez-vous, l’architecte se tourne vers mon mari et lui dit “très bien, votre nom monsieur ?” et il note le nom de mon mari sur le dossier qu’il referme avant de nous serrer la main. 

 

Voilà.

 

La conversation continue quelques minutes mais imperceptiblement je suis en retrait. Je ne me sens plus vraiment impliquée, ni réellement prise au sérieux. Pourtant, dans le partage des tâches sur ce projet d’achat de maison, on avait décidé que la cheffe du dossier architecte, ce serait moi.

 

La prochaine fois que je suis l’épouse de mon mari, je demanderai s’il n’est pas possible que ce soit plutôt lui, qui soit mon époux. On me regardera sans doute comme une fille chiante ou tatillonne. Mais pas comme une incapable.

 

____

 

Et vous ? Quel est votre avis ? Cela vous semble un détail ? Ou ça vous agace ?

 

Écrivez-nous pour nous raconter vos anecdotes sur le sujet ! On a envie de vous lire 🙂

 

 

 

Texte écrit par Sophie Astrabie

* pour des raisons de confidentialité, ce nom a été changé. Si, je vous jure.