Hier, après une semaine sans avoir vu ma fille de quatre ans, elle m’a demandé si on pouvait dormir ensemble. Dormir ensemble, c’est quelque chose qu’elle et moi n’avons jamais fait. Déjà, parce que je n’ai jamais réussi à rentrer dans un lit à barreaux. Et puis aussi, parce que j’ai toujours eu du mal à trouver le sommeil avec un pied d’enfant sur le visage.

Mais hier j’ai dit oui. Elle en avait envie et moi… j’avais envie de lui faire plaisir.

Avant d’éteindre la lumière, elle m’a parlé de son ami imaginaire et je l’ai écoutée avec attention. Et puis je lui ai parlé de l’écriture de mon troisième roman et elle s’est endormie. Bon. J’aurais dû commencer.

Je lui ai remonté la couette jusqu’au cou et j’ai pensé à ces trente années qui nous séparaient et à ces conversations que l’on commençait enfin à avoir. Trente ans. Un gouffre on est d’accord. Et c’est surprenant parce que je me souviens si bien ce que c’est d’être un enfant. Si bien même, que je sens parfois encore, l’enfant en moi. Chaque fois que je pleure.

L’entendre respirer dans le noir m’a fait penser à quelque chose – autre chose que le fait que je n’allais sûrement pas fermer l’œil de la nuit je veux dire. Cela m’a fait penser que quand elle est née, j’ai dit à son père que pour ses 12 ans, je partirai avec elle, quelque part en Europe. Un week-end en tête à tête, juste elle et moi. Et j’ai dit aussi, que si on avait d’autres enfants, je le ferai avec chacun d’entre eux. 

Cette idée n’est pas une idée révolutionnaire. Mais c’est une promesse. Une promesse de s’accorder du temps à deux. Un rituel, pour s’obliger à discuter sans la présence des autres, sans le filtre des regards d’une fratrie ou celui d’un quotidien. Un point d’ancrage rassurant aussi, car qui sait quelles seront nos relations d’ici cinq ou dix ans ?

Je parlais de ça avec Margaux, la fondatrice du Curiosity Club, quand elle m’a dit que ce week-end en tête à tête, elle, elle l’avait fait avec sa grand-mère. Pendant deux jours, elles sont parties toutes les deux à Bruxelles. Elles ont pris une chambre d’hôtel, elles ont dormi dans le même lit, elles ont bu un coup le samedi soir et elles sont allées à la messe le dimanche.  Deux jours avec sa grand-mère pour parler d’elle et puis d’elle, pour la sortir de ses habitudes, pour lui offrir un moment privilégié, pour s’offrir un moment privilégié aussi, pour arrêter le temps qui passe. Pour se souvenir qu’avant d’avoir 90 ans, elle en avait vingt, puis trente, puis quarante. Et que cette femme de vingt ans existe encore, tout comme celle de trente et de quarante. Notre vie est la somme de toutes les vies que nous avons vécues. On est parfois étranger à sa propre vieillesse comme parfaitement en ligne avec notre vingtaine.

Notre grand-mère est une copine qui n’a pas vécu à la même époque, mais qui a pleuré, ri, ressenti, comme on pleure, rit, ressent. Elle a vécu toutes les choses que l’on a vécues, mais avant, quand la vie avait une teinte sépia, quand on payait avec des francs ou avec rien parce qu’avant, l’argent, c’était souvent celui des autres. Notre grand-mère, c’est une copine qui a vécu dans un autre pays : celui dans lequel nous n’étions pas encore née. Elle a vécu ce qu’on apprend dans les livres, elle nous fascine comme l’INA sauf que quand on la regarde, elle nous regarde aussi.

Alors le temps d’un week-end, on la prend dans notre pays. Celui dans lequel elle vit mais qu’elle côtoie moins car autour de nous, la jeunesse est partout, mais la vieillesse est surtout devant la télévision. Le temps d’un week-end on lui donne notre confiance pour lui dire que notre temps, notre précieux temps qui file, on veut le filer avec elle. On lui donne cette légitimité d’être dehors à l’heure où on ne croise plus la vieillesse, on lui donne cette autorisation dans un monde libre mais sévère avec ceux qui ont passé l’âge. On lui prend la main dans les endroits où elle se sent dépassée. On lui montre qu’avec l’appareil photo de notre téléphone, on a le menu du restaurant qui s’affiche sur notre écran si on passe par-dessus ce drôle de code barre collé sur la table. Et on lui fait plein d’autres tours de magie comme ça, l’air de rien, car on vit dans le même monde, mais on ne voit plus les mêmes choses. 

On l’écoute nous raconter ce qu’elle nous a déjà raconté des dizaines de fois car on sait que c’est ce qu’il reste dans sa tête et ce qu’il restera toujours, même après elle. On l’écoute parce que pour cette fois encore, l’anecdote, ce sera avec sa voix. Et puis on ose poser d’autres questions, celles qu’elle ne comprendra peut-être pas, celles dont elle fera semblant de ne pas comprendre. On lui demande quel est son avis, on va remuer des choses plus profondes, des choses dont elle-même ne se souvenait plus. On pense à faire une photo et puis à enregistrer sa voix. On la regarde, on capture des souvenirs, on l’épuise même, on lui donne envie pour une fois, d’être contente de rentrer chez elle et de retrouver ses habitudes. Et sa solitude.

À la fin, on la raccompagne et c’est une part de nous qu’on laisse avec elle. Une part d’elle que l’on prend avec nous. On lui dit qu’on a aimé dormir avec elle. Et sans doute qu’elle a respiré fort. Mais c’est normal. Ce soir-là, une petite fille dormait en elle. Deux petites filles dormaient entre nous.

 

 

 

 

 

Texte écrit par Sophie Astrabie.