Je ne vais pas beaucoup chez le coiffeur parce que j’aime avoir les cheveux longs. Je ne fais pas de coloration parce que j’aime bien ma couleur naturelle. Je n’épile pas mes sourcils parce que j’aime bien leur forme. 

Quand je fais mes courses, je prends du shampoing pour cheveux normaux parce que je n’ai pas d’avis sur la question. J’ai l’impression d’avoir une peau normale, pas vraiment grasse ni tout à fait sèche. Sur la plage, je mets de la crème 50 pour être tranquille. Mon démaquillant est un Monoprix Bio, et ma crème de jour, une parmi celles qui ont obtenu un bon score sur l’application Yuka.

À choisir, j’aimerais bien avoir la peau un peu plus mate et des seins comme dans les magazines mais l’idée de faire des UV ou de glisser un corps étranger dans mon corps familier m’angoisse.

Et puis, c’est très personnel, mais j’aime bien me dire que ce que je suis, me définit et qu’il y a forcément une part de moi aussi, dans cette représentation extérieure. Mon identité, c’est mon image et finalement, ce que je choisis d’en faire.

Je me maquille peu souvent afin que la norme soit mon visage au naturel et pas celui dicté par une culture et une société. Je n’ai pas envie de me sentir moins belle quand je suis juste moi, sans fard. Pour moi, ne pas mettre de maquillage, c’est aussi une réappropriation de mon image.

Mais cette année, on m’a offert un soin du visage. Je me suis rendue à l’institut et la personne qui s’est occupée de moi m’a dit “Vous avez les cils courts”.

Jusque là, je ne m’étais jamais questionnée sur mes cils. Mes cils sont. Point.

La plupart du temps, ils battent avec le mouvement des paupières pour nettoyer mes yeux et puis parfois ils avertissent qu’un truc est sur le point de tenter une intrusion. Je ne sais pas si mes cils sont courts, en revanche ce que je sais, c’est qu’ils sont super utiles.

Pendant tout le temps de la séance, je me suis dit : “Merde, j’ai les cils courts. La vie n’était-elle pas déjà assez compliquée avant que mes cils soient trop courts ?”

Elle m’a ensuite posé des questions sur ma routine beauté. J’ai parlé de ma crème de jour en faisant semblant de ne pas me souvenir de la marque parce que j’étais gênée. J’ai juste dit qu’elle était bio pour avoir l’air de quelqu’un de respectable. J’ai dit “je me démaquille les jours où je me maquille” ce qui me semblait hyper logique et pertinent. Et en fait, ça l’a vachement choquée, que je ne me nettoie pas le visage tous les soirs. 

Ensuite, elle m’a posé des questions sur ma peau. Et j’ai répondu non à tout. Pas rouge, pas grasse, pas sèche, pas allergique, pas sensible, pas irritée, pas abîmée, etc. Elle avait l’air sceptique alors elle a vérifié. Ça lui a pris quelques secondes mais elle m’a dit que j’avais quelques points noirs, une légère sécheresse, juste là, non là en fait, et puis une petite imperfection par là. 

Elle a cherché et comme dirait ma mère quand on cherche, on trouve. Elle a trouvé ce qui pouvait justifier sa présence. Après tout, il fallait bien qu’elle résolve un problème pour lequel j’étais peut-être venue. Il n’empêche, elle me disait quand même tout ce qui n’allait pas. Alors que quand même, ça allait. 

Chez les coiffeurs j’ai les cheveux secs et abîmés. La personne qui m’a fait un jour une manucure avait je trouve, des arguments valables pour l’amputation. Quand l’esthéticienne parle de mes poils et de ma peau, j’ai l’impression qu’elle décrit un champ de mines antipersonnel.

Alors hier en rentrant de mon rendez-vous, je me suis dit “Mais en fait c’est ça le monde de la beauté? C’est ça le monde des femmes qui vont chez le coiffeur, chez l’esthéticienne, faire manucure ? S’entendre dire tout le temps tout ce qui ne va pas ? » 

Et en fait oui.

Il n’est pas étonnant que l’on se trouve mille défauts dans le reflet de notre miroir. Et c’est paradoxal parce que plus on prend soin de nous, plus on est frustrée de s’entendre dire que rien ne va. Puisque c’est dans ces lieux que l’on nous rabâche sans cesse à quel point on est imparfaites.

 

Il serait peut-être temps que le monde de la beauté change de discours. Pour qu’enfin les femmes changent le leur.

 

 

Texte de Sophie Astrabie.